dimanche 16 mars 2008

Le pot

Depuis peu, une chaîne s'est créée de blog en blog, de ces chaînes qui vous pressent d'effectuer quelque chose, et spécifient d'inviter ensuite un certain nombre de connaissances à faire de même. Le principe en existait déjà quand j'étais môme et utilisait la voie postale, il a plus tard inspiré les spams. Il s'agit cette fois de proposer aux blogeurs de lister dans un article six détails insignifiants les concernant. L'exposé de ces broutilles est l'occasion de posts et de commentaires assez drôles.

J'essayais d'imaginer quelles bêtises je pourrais raconter au besoin, et une anecdote, sans importance mais que je me remémore parfois, m'a frappé par sa pertinence, précisément pour sa totale inanité.

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Dans les années 70, mon grand-père maternel était conseiller principal d'éducation dans un lycée d'Aix-en-Provence. Mes tentatives pour retrouver le lycée en question sont restées infructueuses. Je me souviens en revanche que les arbres de la cour (des platanes ? mais je confonds peut-être avec ceux du cour Mirabeau) me paraissaient toucher le ciel.
 
Mon grand-père et sa famille jouissaient d'un appartement de fonction dans l'enceinte du lycée, un appartement tout en couloirs, au dernier étage du bâtiment. En haut de l'escalier, la porte d'entrée se distinguait à peine de celles des salles de classe. Je crois n'y être allé qu'un seul été ; on passait généralement les congés chez mes grands-parents paternels sur le bassin d'Arcachon. Cette fois, l'ironie de passer mes vacances dans un établissement scolaire ne m'effleurait pas. Et si je me souviens de m'être étonné des graffitis gravés dans les tables, quand celles de mon école maternelle affichaient une surface lisse et parfaite, je n'ai pas beaucoup joué dans ces salles dont la destination ne m'apparaissait que confusément. En revanche, j'aimais le gymnase et son odeur de poussière. Je m'y amusais avec les cordes. Contrairement à mon frère, je n'étais pas assez agile pour en grimper le long. Un noeud les terminait, assez gros pour que je m'y assoie la corde entre les cuisses, et je me balançais.

Je dormais par terre sur un matelas près du lit de mon frère. Une nuit, réveillé par une envie pressante, je traversai silencieusement des décamètres de couloirs jusqu'aux toilettes. Je connaissais le chemin et le parcourus sans peine. En revanche, une fois la porte poussée, je constatai que l'interrupteur était placé trop haut contre le chambranle et je ne pouvais pas l'atteindre. Panique !

Le jour, j'avais passé de longs moments dans cette pièce. Étrangement, quand on s'y asseyait, on se retrouvait face à un calendrier de mon année de naissance, à hauteur de visage contre le mur opposé. J'y avais découvert que le 1er mars 1974 était un vendredi et cela m'avait plongé dans une certaine affliction. J'aurais cent fois préféré naître un mercredi, le jour des enfants, celui de mes émissions préférées à la télévision. Maintenant, j'attends le vendredi toute la semaine pour me réjouir de la voir se terminer. Cela ne me ressemblait pas, de gâcher par mon arrivée impromptue le week-end de mes parents ; par délicatesse, j'aurais pu attendre le lundi. Quel âge avais-je l'année des vacances à Aix ? Mon grand-père mourut en 1981, suivant d'un an environ sa mère dans le caveau : mettons que j'en avais quatre, du moins que je n'étais pas bien grand.

Cette nuit-là, l'angoisse de ne pouvoir allumer la lumière me suffoquait, je ne distinguais même pas la petite fenêtre aux carreaux dépolis qui surplombait la cuvette, ni le radiateur en fonte sur lequel était posé le calendrier en carton. Il faisait noir, je ne voyais plus comment me tirer d'affaire, et je réveillai par mes pleurs la vieille dame aveugle de la chambre d'en face.

Nous lui avions rendu visite une seule fois à notre arrivée. Sans lui dire notre nom, nous lui avions donné notre poignet à tâter, pour qu'elle nous identifie, ma sœur, mon frère et moi, par son épaisseur, sa finesse, en correspondance avec l'âge qu'elle nous savait. Je m'étais amusé à la voir nous confondre et ne reconnaître aucun de nous. Mais la vieille dame, qui prenait ses repas dans son fauteuil, sur un plateau servi par l'une de mes tantes encore adolescentes, ne quittait plus sa chambre et m'intimidait. On la savait là, dans la pièce à droite au bout du couloir, mais je me serais bien gardé d'aller de moi-même lui tenir compagnie.

Réveillée par le bruit de mes larmes, elle alluma une lampe pour me permettre d'arriver à elle. Assise dans son lit, adossée à une montagne de coussins, ses longs cheveux blancs étalés autour de son visage inexpressif, elle tentait de tourner vers moi ces yeux bizarres, qui se posaient toujours à côté, à gauche, devant, jamais sur quoi que ce soit. Et lorsque je lui exposai la raison de mes plaintes et de mon désarroi, elle me désigna un récipient dans son meuble de chevet. Je n'hésitai pas longtemps à m'en saisir et à me déculotter devant elle qui ne pouvait pas me voir.

Rétrospectivement, j'imagine les heures de solitude passées par cette vieille aveugle dans la chambre au bout du couloir d'un lycée, à se remémorer sa jeunesse, dans les clameurs qui s'élevaient de la cour les jours de classe.

Hélas pour moi, le reste de la maisonnée, alerté par ce remue-ménage, survint assez vite. À ma grande honte, trois ou quatre visages adultes se dessinèrent dans l'encadrement de la porte et je me retrouvai à finir ma commission sous les regards ensommeillés de ma mère, de la seconde épouse de mon grand-père, d'une de leurs filles, peut-être du grand-père lui-même, quand j'aurais préféré la terminer tranquillement assis sur le pot au chevet de la vieille dame, devenue parmi tous la moins dérangeante.

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Voici donc un détail des plus insignifiants me concernant : un jour, quand j'étais petit, mon arrière-grand-mère m'a prêté son pot de chambre.

3 commentaires:

Calyste a dit…

Détail insignifiant, crois-tu?
C'est, en tout cas à mon avis, un des plus beaux textes, un des plus émouvants que tu aies écrits. Merci pour ce moment de pur ressenti: j'étais avec toi dans les couloirs déserts de cette lourde batisse.

mabig a dit…

Ma grand-mére possédait un pot en plastic jaune citron très en vogue à l'époque que tu évoques. Cet usage se perd et c'est bien dommage ...

Patrick a dit…

Oh ! J'ignore si la perte de cet usage est à déplorer... Disons qu'en une occasion particulière de ma vie, l'objet me fut d'une certaine utilité ; j'imagine ainsi la possibilité d'en concevoir une forme de nostalgie !