mardi 14 juillet 2009

Vieux souvenirs de thés chinois en Chine (pour Denis)

Tie Guan Yin (?) à Tongli.


Au Musée du Thé de Hangzhou : mate la galette !


Jardins de thé à Longjing.


Longjing à Longjing.


Taiping Houkui (ou Huangshan Maofeng ?) à Hongcun.
Le plus sapide.


Qimen à Hongcun.
Il s'agit d'une rondelle d'orange confite plutôt que de citron.


Longjing à la source du Tigre Surgissant, Hangzhou.
Le plus insipide. Merveilleuse eau.


Pop-corn (pourquoi pas ?) et Ali Shan (pourquoi pas ?) à Shanghai.

Bon, ces thés à eux seuls ne valaient pas le voyage.
Mon péché mignon :

Cœurs de lotus au sucre, arrosés de Grand Dragon.
Car les Chinois se mettent à produire du vin. Nous avions croisé un jeune chinois francophone qui revenait de France, où il avait suivi des études en culture viticole. Attention !

Le rire de l'esprit

En attendant d'accoucher d'un Crocodile n°2, je peine à revenir. Un poulpe s'accroche à mon cou, et quantité de parasites. Je cède, exsangue. Boulot ! Responsabilités ! Conneries ! Revenir à cet espace de liberté ne va pas sans douleur : allez arracher les sangsues avec les dents. La plaie des contingences. Comment retrouver l'envie de ce qui compte absolument ? Et sans culpabiliser, s'il vous plaît ?

Pour patienter, je note pour ne pas les oublier ces petits morceaux de Dantzig, qui m'aura souvent tiré des éclats de rire. Extraits de sa "liste d'écrivains arrosés par leur amertume", ces textes sont naturellement plus étoffés dans son Encyclopédie, j'en ai prélevé les paragraphes les plus croustillants...

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"Emile Cioran (1911-1995)

Non seulement il parle un français sans tact, mais encore il l'emploie en moraliste distendu. Un moraliste, c'est déjà pompeux, mais au moins ça tue d'un coup net : Cioran conclut souvent ses sentences par des points de suspension. Cette manière de sous-entendre qu'on en sait davantage, gardant un poignard dans la manche en cas, outre de manquer de décision, ne me paraît pas honnête.

L'amertume n'est pas un raisonnement. C'est ce qui a plu : le public conservateur, c'est-à-dire, passé un certain âge, 90 % de l'humanité n'aime pas que l'on raisonne. Cela pourrait conduire à des réflexions allègres qui incitent à faire quelque chose de sa vie.


Guy Debord (1931-1994)

La « société de spectacle » est une des notions les plus bêtes qui aient été inventées dans les années 1970. Toute société est un spectacle, parlez-en à Louis XIV. Par « spectacle », Guy Debord voulait dire « télévision » : ce Bossuet adolescent était un lecteur de courrier des lecteurs de Télé 7 jours se plaignant de ce que le film commence trop longtemps après la fin du journal. Parmi un tas de petites explications perspicaces, il est irrité de ce que tout soit frime, image, communication ; comme il sait que c'est d'un niveau de pensée candide, il compense en faisant des mystères. Ainsi, il ne donne jamais la définition de son « spectacle » (ruse) et glisse sous-entendus et insinuations destinés à nous suggérer qu'il a été consulté par les puissances et menacé par des services secrets (frime).


George Steiner (né en 1929)

Steiner, quelle curieuse conception de la littérature ! De « l'identification de la faune et de la flore, des principales constellations, des heures liturgiques et des saisons [...] dépend intimement la compréhension la plus intime de la poésie, du drame et du roman occidentaux » (Passions impunies) : la flore aide donc à comprendre Baudelaire et la Grande Ourse, Paul Valéry ? La littérature n'aurait vécu que grâce à « la capacité de citer les Écritures, de citer de mémoire de grands passages d'Homère, de Virgile, d'Horace et d'Ovide, de renchérir immdiatement sur une citation de Shakespeare, de Milton ou de Pope » (Passions impunies, où je vois décidément bien de l'impunité et peu de passion). Bref, la littérature, c'est Questions pour un champion. Un professeur reste souvent un élève et George Steiner croit que la littérature consiste à passer un examen toute sa vie. N'a-t-il pas intitulé un de ses livres Maîtres et Disciples ? Il n'y a ni maîtres, ni disciples : la littérature n'est pas une filiale du savoir. Il n'y a que de l'amour.


Le public de secte de ces trois auteurs, ai-je souvent eu l'occasion de remarquer, est le plus haineux qui soit. Chaque fois que j'ai émis un doute sur l'un d'eux, j'ai été injurié dans leurs blogs. Ces gens-là tueraient l'esprit s'ils le rencontraient dans la rue."

(Charles Dantzig - Encyclopédie capricieuse du tout et du rien)

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Il me semble inutile d'avoir lu Cioran, Debord ou Steiner pour savourer ces truculences. Des trois, je confesse n'avoir lu que le premier ; si sa noirceur désabusée a trouvé chez moi des échos, il est autrement plus compliqué et exigeant de vivre gaiement, Dantzig a mille fois raison sur ce point. Après lecture, le rire calmé, pour les autres je m'interroge. Je relève dans l'argumentaire quelques exagérations. Par exemple au sujet des "maîtres" ; si l'amour doit prévaloir, un minimum de savoir littéraire ne me semble pas inconvenant, ne serait-ce que pour aider à structurer la pensée : par rapprochements avec les auteurs, par assimilation des manières d'exprimer, par quête de précision dans l'océan flou du langage. On ne réclame pas d'un scientifique qu'il réinvente tout Newton et Einstein à chaque équation posée, l'acquis permet d'aller plus loin. Alors si l'on peut s'irriter des jérémiades, des amertumes de ceux qui s'imaginent les derniers lecteurs, je crois déceler pour ma part derrière leurs obsessions d'encyclopédie la couleur d'une passion véritable qui déborderait un peu dégoûtamment.

Là où Dantzig gagne toute ma sympathie, c'est dans ce rappel évident que le sectarisme touche bien d'autre pans de nos vies que le religieux. Qu'en matière intellectuelle l'esprit de clocher prenne le pas sur la réflexion, cela paraît contradictoire, mais humainement logique : il est plus facile d'adhérer au courant et de laisser autrui penser à travers soi. "J'ai été injurié dans leurs blogs", dit-il. Et à surfer au hasard dans la blogosphère, à relever les jugements à l'emporte-pièce parmi les commentaires de tel ou tel article, j'en viens à imaginer que ce support nuise de toute façon à la pensée.

mardi 9 juin 2009

Crocodile (1)

Je lisais l'autre jour ce passage qui donne son titre aux Mémoires de Claude Lanzmann. Je reproduis les lignes en question, qui diront mieux qu'un résumé un certain sentiment sur lequel je m'interroge.

"C'était notre premier voyage à l'étranger, je me trouvais dans une grande exaltation, la rencontre des noms et des lieux, noms de gares aperçus fugitivement dans la nuit, Brig, Simplon, Domodossola, Stresa, attestait la vérité du monde, scellait l'identité des mots et du réel, dévoilait le vrai de la plus poignante façon. Je me dis aujourd'hui que notre jeunesse et la jeunesse du monde se conjuguaient alors et il est certain que la première fois a une saveur unique. Il m'arrive pourtant encore maintenant d'éprouver à pleine force ce que je ressentais à vingt ans, à la réflexion cela n'a rien à voir avec le jeune ou le grand âge. Remontant seul il n'y a pas si longtemps, à partir de Río Gallegos, aux confins de la Terre de Feu et au volant d'une voiture de location, la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontière du Chili et le fabuleux glacier du Perito Moreno, je me répétais, joyeux comme dans ce premier train vers Milan : «Je suis en Patagonie, je suis en Patagonie.» Mais ce n'était pas vrai, j'avais beau avoir aperçu quelques troupeaux de blancs lamas, la Patagonie ne s'incarnait pas en moi. Elle s'incarna tout à coup, au crépuscule, sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d'El Calafate, dans le balayement de mes phares, quand un lièvre haut sur pattes bondit comme une flèche et traversa la route devant moi. Je venais de voir un lièvre patagon, animal magique, et la Patagonie tout entière me transperçait soudain le coeur de la certitude de notre commune présence. Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas."
(Claude Lanzmann - Le Lièvre de Patagonie)

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Cet épisode m'a remémoré une anecdote similaire qui m'est arrivée il y a quelques années. G. conduisait, nous revenions d'une balade au parc de Kakadu, à l'est de Darwin en Australie. La nuit était tombée vite. C'était la saison sèche mais, par prudence, nous nous étions tout de même assurés auprès du personnel du parc qu'en empruntant cette route nous n'allions pas croiser de rivière infranchissable à notre 4x4. Le nuit paraissait plus noire que jamais. Quelques minutes plus tôt, un kangourou avait sautillé inopinément devant nos phares, nous l'avions évité de peu. Alors que je commençais à somnoler, G. freina tout à coup. Devant nous s'étalait une étendue d'eau dont la nuit nous empêchait d'estimer la profondeur. Et au milieu de l'eau noire, nous fixant de son large reflet jaune, l'oeil d'un crocodile qui dérivait lentement.

Je me souviens de l'excitation qui nous a saisis à ce moment-là et de l'enjouement avec lequel nous avons poursuivi le voyage. Jusqu'à cet instant je ne me répétais pas comme Lanzamnn : "Je suis en Australie, je suis en Australie". Le pays m'avait offert assez d'occasions de m'imprégner de sa beauté particulière, j'avais depuis longtemps pris conscience d'avoir tout quitté de ce qui ressemble à l'Europe. Nous avions observé quantité de crocodiles dans cette journée, un de plus ou de moins n'ajoutait ni n'ôtait rien aux faits. Sur une route la nuit, on peut d'ailleurs s'attendre à voir surgir à tout instant tel animal dans la lumière des phares, lièvre, kangourou, un mammouth aussi bien. Ce détail sans importance a juste sonné dans nos têtes comme un rappel tonitruant de l'assurance que nous étions en vie.

Je n'aurais pas formulé les choses comme Lanzmann, je ne suis pas certain que nos sensations se rejoignent absolument. D'une part les premières fois (le lieu commun m'agace) ne revêtent pas pour moi une "saveur unique", en tout cas je ne les ressens jamais aussi fortes et profondes que les suivantes. Cela me paraît vrai de tout sujet possible - mais glissons sur ce passage que l'auteur nuance aussitôt. L'idée de l'incarnation du réel dans un esprit me chagrine, et si les anecdotes se ressemblent je ne parviens pas à me convaincre que nous les ayons vécues pareillement. Lanzmann décrit un mouvement centripète, je parle d'un sentiment d'extériorisation extrême. Qu'ont à faire la Patagonie comme l'Australie de s'incarner en quiconque ? Ces terres sont là, nous ignorent, c'est manifester un égocentrisme singulier que d'espérer qu'elles nous atteignent. Ces épisodes n'aident pas le monde à nous pénétrer ; ils nous aident, à travers autant de failles, à pénétrer un monde qui nous attire à son plus haut degré d'existence. Ainsi je me lève le matin, il y a le lit, les draps, les lattes du plancher, le bruit du train sur les rails derrière la maison, toutes choses qui me précèdent. Je ne suis pas certain d'exister mais ne pourrai jamais faire au monde l'affront de douter de son existence. Ah ! le vilain Descartes !


Par quel miracle nous touche-t-il, ce monde ? Il se contente de peu. Par exemple les passants, hideux dans la rue hier, ne vous assaillent plus autant de leur laideur. Ou la lumière aura changé. Ou encore le vent porte une odeur évocatrice, un rien fait l'affaire. Il suffit parfois que les choses soient disposées comme elles sont, tel arbre ici, tel pan de mur, l'inclinaison du sol, la courbure d'un trait dans le paysage. Cela survient toujours de manière inopinée, et en général de manière incompréhensible. Une acuité particulière nous éveille. Dans l'exaltation de l'instant, si on y pense, regardons le sol. On a gagné quelques centimètres ! Alors on descend l'avenue comme un gorille. On se dissout mieux dans l'espace.

lundi 25 mai 2009

Passereaux

Je vivais à Amiens. Déjà, pas de quoi pavoiser. Je passais mes soirées libres assis sur le parvis de la cathédrale, j'attendais l'illumination. J'apprenais la rosace par cœur, le portail de la Mère-Dieu, le portail du Jugement Dernier... Est-ce qu'on percevait quelques éclats de vie en provenance du quai Bélu tout proche ? Je ne sais plus. Dans cette ville je ne suis pas resté longtemps, j'ai tenu six mois hydrocéphales - six petites choses épouvantables, du temps sale. Cela m'autorise néanmoins à dater précisément l'épisode que je me rappelle : entre décembre 1999 et juin 2000. Et le week-end, pas de blagues : je filais vers Paris dans un train pour lequel par avantage je ne déboursais rien. Paris ! Et mes amours !

Aujourd'hui je paie mes billets. Il m'est arrivé plusieurs fois de retourner là-bas pour le plaisir, pour les fresques de Puvis de Chavanne au Musée de Picardie, pour m'en jeter un à Saint-Leu, revoir les hortillonnages. Cette ville ne me paraît plus si affreuse, j'ai dû l'acquitter de l'ennui que j'y traînais. Après tout la pauvresse n'y était pour rien. Et si Perret ne l'a pas embellie, n'affiche-t-elle pas encore de beaux restes ? Non mais vraiment, cette cathédrale, ce vaisseau disproportionné haut comme trois géants toujours debout sous les bombes, vous y croyez ? Ça n'existe pas, je me pince.

Entre décembre et juin... du souvenir de la lumière qui filtrait derrière moi, je dirais qu'avril touchait à sa fin. J'attendais un train sempiternel à la brasserie de la gare. Peu de monde dans cette salle sans relief, large et froide. J'alignais les cigarettes dans le cendrier, je surveillais l'horloge et faisais mine de m'absorber dans une lecture. Je m'installais toujours à la même table, à mi-longueur de la salle, dos à la fenêtre pour mieux embrasser le découragement de la situation, dans les axes libres du bar à droite et de la sortie, à main gauche, vers la salle des pas perdus. Je dévisageais le moindre client qui pénétrait la triangulation, guettant les types humains, les atavismes (Rougon ? Macquart ?), chez ceux-là qui jamais ne m'accueillirent. Arrogant, vaguement fier d'un sot mépris, je savais pouvoir les quitter dans la seconde, na ! Mon cœur était ailleurs alors les picards me faisaient doucement rigoler.

Il était assis à une table sur ma droite. Avant qu'il ne m'adresse la parole je l'avais à peine remarqué. Il était déjà présent quand j'étais arrivé, dans les limbes de mon espace mental triangulaire. Il faisait face à la fenêtre. Je pense aujourd'hui que j'assumais ce luxe de tourner le dos à le fenêtre précisément parce que je savais pouvoir m'extirper de l'endroit comme et quand je l'entendais ; ceux qui regardent languissamment à travers les carreaux n'ont pas tant de veine. Et il m'a abordé sans que je comprenne pourquoi. Malgré tout, je devais bien être là d'une certaine façon - ou alors si peu qu'il aura espéré que je l'aide aussi à s'échapper... Et en un éclair le voici attablé devant moi.

J'ai oublié les détails de sa conversation. Je me souviens en revanche qu'il avait déjà beaucoup bu. Je me souviens aussi qu'il parlait par besoin, d'une voix blanche, pour ne rien dire d'avoir trop à dire. Il avait le teint jaunâtre des gros fumeurs, la peau vieillie prématurément, le yeux bleus perçaient sous une tignasse épaisse, aussi bien jaune et sale, et cireuse. Le malaise émanait de lui. Il déparlait sans presque s'arrêter et je l'écoutais, parce qu'on m'a enseigné la politesse d'une part, et parce que tant de détresse me fascinait. Voyez comme les circonstances m'ont marqué, alors que ses propos m'échappent quand je relate cette anecdote... Au bout de dix minutes, l'aveu survint : "homosexuel" - et il me raconta comme son père le jeta dehors, comme sa mère le recevait tout de même, ou lui donnait un peu d'argent, en cachette. À une question de ma part, il répondit qu'il aurait un toit pour la nuit, chez un ami. Je m'efforçais de comprendre comment l'on pouvait vivre à son âge sans soutien parental quand son téléphone sonna - sa mère s'inquiétait, en secret du père, en catimini. Ses mains tremblaient. Il s'étonnait de mon impassibilité devant l'aveu - la belle affaire !...

Pourquoi stimulé-je les confidences ? J'avais laissé passer l'heure de mon train. Il commanda encore un verre, d'une élocution si empêchée qu'on devina son désir plutôt qu'on ne l'entendit. La serveuse me scruta, un sourcil interrogateur levé jusqu'au milieu du front. Je secouai la tête. La bière n'arriva pas. Après quelques minutes d'incohérences, il s'est levé, m'a chipé une dernière cigarette sans s'encombrer cette fois de m'en demander la permission et s'enfuit comme un voleur saoul, me laissant une bonne part de la note. Je doute qu'il se souvienne d'avoir adressé la parole à qui que ce soit dans cette gare. Je doute davantage qu'il en ait dégagé le moindre bénéfice ou soulagement.



Que deviennent-ils, ces passereaux d'une heure ? On les capte en vol et ils disparaissent. Il aura passé la nuit chez l'ami qui pouvait l'héberger. Et le jour suivant ? Il aura su se débrouiller tout aussi bien. Le jour d'après ? L'année d'après ? Tenir bon face à l'adversité l'espace d'un coup dur me semble atteignable, mais le manque d'endurance dont je souffre me fait craindre les vrais destins tragiques. Certains comme Ezekiel ont leurs traversées en galère. Enfin ils s'accrochent à un amour qui leur offre la perspective d'autre chose que la survie. Pour quelques uns qui reprennent pied, combien sombrent ?

Face à eux, quoi qu'on en dise, je doute pouvoir me rendre efficace le moins du monde. Je ne crois pas avoir beaucoup aidé ce garçon dont les discours ne s'adressaient qu'au père. J'espère toutefois cultiver encore, malgré l'impuissance évidente, assez de courage pour faire de mon mieux - cultiver un sentiment d'impuissance raisonnée, en quelque sorte. Car le jour où je ne voudrai plus écouter je me serai transformé en chien, et quand je ne m'émouvrai plus, je serai un âne. 

mardi 12 mai 2009

Venise

Venise,


ville aux multiples visages, souvent sortis d'on ne sait-z-où.


Sa lagune,


ses larges artères animées,


ses escaliers,


ses Bellini...


Ne pas manquer les somptueuses mosaïques de Torcello


(Burano ne fait plus dans la dentelle),


ni les sols éclatants de Saint-Marc.


Malgré tant de merveilles, une ville qui n'a pas la grosse tête.
Moi je dis : chapeau...

lundi 4 mai 2009

George et moi (pour Flo)

Ils ne déboulent pas dans nos vies avec fracas. Si leur arrivée s'accompagne d'un léger gong, c'est que nos cœurs tressaillent ; eux n'ont rien fait, rien dit. Ils s'imposent dans la discrétion. En voici un qui entre ; avec le naturel de l'élégance véritable il trouve sa place aussitôt. On croirait l'avoir toujours croisé là, toujours vu sur l'étagère, sur la table, dans nos mains. L'anse se déploie avec évidence, pas trop exubérante, pas timide non plus, si parfaitement apte à équilibrer ses proportions. Le bec n'en fait pas des tonnes. Dans les pleins et les déliés on relève un je-ne-sais-quoi d'insoucieux, de démodé. À quoi tient la séduction ?

Vendredi, nous avons été présentés. Je l'ai emmené au cinéma. Le temps de le déposer chez moi pour ressortir aussitôt - le lendemain je l'ai retrouvé là comme s'il ne s'était pas ennuyé une seconde en mon absence. Je lui ai proposé un Beauté Académique 2 parce que j'en avais envie. Alors ? Est-ce que ça lui disait ? Et nous voilà lancés dans l'affaire, eau frémissante et multiples tasses sur un plateau, toutes choses que tout le monde connaît dorénavant par cœur. Mon corps trahit son contentement par des détails. Si le thé me paraît bon je souris comme un âne. Tandis que nous sifflions une première rasade, je souriais déjà - d'une expression plus appuyée, plus niaisement béate encore sur le deuxième passage, modèle d'équilibre et de densité, mêlant douceur et profondeur, quelque chose comme cela, peut-être : 

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Le voilà d'emblée qualifié pour les quarts de finale. On s'y attendait, non ? Mais il ne suffit plus maintenant d'arborer sa permanente et sa fossette. Dans certaines épreuves l'afféterie ne fait pas illusion. Plus question de pose, le mérite exige des démonstrations plus formelles. 

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À ma gauche : Simone, "entrée de gamme" née sous X il y a cinq ou six ans. À droite : George Abitbol, tout pimpant dans son cachemire Yamamoto. Chargés tous deux en proportion de leur contenance du même Beauté Académique n°2. Pour ce duel, les durées de chaque round s'entendent équitablement : un temps de parole à la seconde, nulle contestation possible.


Avant l'issue du premier tour, les arbitres s'inquiètent. La verse de Simone s'avère nette et rapide quand George affiche une débonnaireté inattendue. Ses nerfs tiendront-ils la distance ? La première a vu passer des Tie Guan Yin ces derniers temps. Ces deux éléments joints laissent espérer une liqueur plus florale à gauche - pas du tout. La différence se dessine dans la subtilité : on devine une liqueur plus huileuse à droite, plus onctueuse, surtout légèrement plus verte. S. ajoute : "quelque chose de terreux". Pour moi, de plutôt vif et métallique. Des culottages si disparates doivent s'exprimer quelque part là-dedans. Dans tous les cas, cela ne joue d'abord au désavantage ni de l'un ni de l'autre.

Aux deuxième et troisièmes rounds, les juges s'amusent à affiner à l'aveugle leurs impressions. Même si la statistique n'est pas représentative, 100% de bonnes identifications les rassurent quant à l'objectivité des écarts de points relevés. Définitivement plus de vivacité à droite. Sur une liqueur très chaude, Simone manifeste d'emblée un caractère plus suave et flatteur. Mais que la température s'adoucisse et bien vite George joue sa partition avec une délicatesse tout en nuances. Les détails ressortent avec davantage de profondeur. Cela rend ses interventions un peu plus intéressantes - un peu plus équilibrées, aussi.

C'est drôle, exprimer des différences, les identifier et les énumérer, c'est déjà trop durement parler. Dire : "plus ceci" ou "davantage cela" dépouille complètement l'autre partie de la qualité évoquée, alors qu'il ne s'agit que d'une gradation subtile et nuancée, non d'un truchement sans équivoque des caractères. Cela me rappelle les compétitions de gymnastique de haut niveau où les juges, pour une note sur 10, ne donnent des évaluations qu'entre 9,7 et 9,9. Une échelle exponentielle permettrait-elle de mieux séparer les composantes, comme par chromatographie ? Là où les nombres, sur une échelle linéaire, échouent à traduire une réalité multidimensionnelle, la langue - la mienne en tout cas - n'y réussit qu'à peine plus élégamment. Voilà par exemple pourquoi je ne propose jamais de notes de dégustation, n'ayant toujours pas trouvé, après plus d'un an, comment parler du thé ; voilà également pourquoi je laisserais plus volontiers les analogies musicales (telle cantate pour un vieux sheng, tel pièce de Rameau pour un Rocher) traduire les émotions que le thé suscite en moi.

Quoi qu'il en soit, les juges ont statué. Quelque peu fatigués de l'attention soutenue dont la tâche les oblige à faire preuve, ils coupent à l'essentiel : pour le final, on monte directement à une poignée de minutes sur la cinquième infusion. Je ne comprends pas quelle pendule Simone en profite pour nous chier dans l'intervalle. Elle s'énerve toute seule, agressive, prête à mordre. S. ne s'en offusque pas comme moi mais reconnaît sans hésiter où porter sa préférence. George, lui, n'a rien perdu de son flegme. Well done

Mais les épreuves ne sont pas terminées...


jeudi 9 avril 2009

Avantage : soleil






lundi 6 avril 2009

"24 City" - Jia Zhang Ke (La Fin du Monde, 3)

Je craignais de me trouver dans la peau de celui qui évoque une référence disparue de la carte Place Monge. C'est bien joli ces égoïsteries, mais à quoi bon ? J'en aurais pris mon parti : le récit d'une chose éteinte aurait maintenu son souffle encore un peu vivace dans mon souvenir. Cette attitude se justifie, on gagne à perpétuer les bonnes pensées. Je remarque cependant que ce film passe toujours dans trois salles à Paris et reste bien distribué en province. Sauvé ! À peine poussé ce soupir de soulagement, le doute m'étreint : qu'en sera-t-il la semaine prochaine ? Après-demain ? Ce film disparaîtra-t-il aussi vite que la vieille Chine de l'usine 420 ? Et chaque fois qu'on parle d'un thé, dans la crainte de ne plus jamais le trouver vais-je m'assurer précipitamment qu'il est encore disponible à la vente ? Que les sensations qu'on m'a décrites sont tangibles, communicables, éternelles ? Que les théières qu'on ouvre ne se sont pas refermées pendant la nuit ? Que mes wulongs ne se sont pas déjà éteints dans leurs boîtes ?  

À Chengdu, sur le site d'une usine d'état de composants aéronautiques, on construira bientôt des immeubles résidentiels de luxe. Des ouvriers racontent leur ancien travail, les relations au sein de l'établissement. Le film alterne les témoignages réels et joués, des plans fixes sur les machines, sur les bâtiments, sur ces personnes ou personnages. On admire ou s'ennuie du procédé narratif. Le terme même de "procédé" sonne péjorativement, avec ce qu'il suppose de systématique. Chez Jia Zhang Ke l'intention ne domine pas l'émotion, il ne s'agit pas de plier les éléments à la démonstration mais de réunir les conditions propices à la manifestation d'une vérité. Pendant qu'un personnage parle, laissez vos yeux s'arrêter sur le verre posé sur la table, notez la couleur d'une écharpe, d'un vêtement ; le sens émerge de chaque plan avant qu'on se demande si ce qu'on voit est beau ou non. Avez-vous remarqué ce motif géométrique comme un petit cœur rouge sur le verre ?

Je crois avoir lu, ici peut-être, que pour le spectateur occidental la confusion entre les témoignages réels et les scènes jouées pouvait provoquer une sorte de malaise, un brouillage malsain. Si un tel trouble émergeait, il refléterait celui que suscite un monde en perpétuelle évolution, qui bouscule les valeurs d'hier. J'ai pour ma part trouvé l'ensemble d'une grande limpidité. Cette critique trahit une double méprise : c'est nier à la fiction son incommensurable pouvoir de transmettre du vrai, faculté qui la justifie seule ; c'est aussi ne pas voir comme le réel touche à l'épique et nous offre littéralement les mythes les plus simples pour le comprendre. Mythique, l'usine 420 l'est bel et bien.

Au début du film, un ouvrier évoque son vieux maître à l'usine, celui qui lui a appris son métier, qui lui a enseigné le sens du travail bien fait et le respect de l'outil. Il le retrouve. Après quelques mots échangés, il lève la main en silence, au bord des larmes caresse les cheveux et le visage du vieil homme, à la respiration si empêchée qu'on croit l'entendre chanter à chaque expiration. Le film est truffé de ces scènes déchirantes, qui parlent d'elles-mêmes et qui nous remplissent le coeur avant les yeux. Chaque personnage après l'autre marque l'irrépressible fin d'un monde sous perfusion - à l'image de cette vieille femme qui marche dans les rues en tenant la poche de sa perfusion à bout de bras et dont le récit du voyage vers Chengdu ressemble à celui d'une déportation. Un bâtiment s'écroule pendant qu'on entonne l'Internationale. La fumée se dissipe et le visage d'une Chine nouvelle apparaît : image simple et frappante, évidente. Car si le communisme chinois a encore de beaux jours politiques devant lui, celle-ci se battra avec les armes de la puissance économique du pays pour effacer la dureté de l'usine 420, la laideur, la souffrance endurée par ses parents, dans l'espoir naïf et affectueux de leur offrir une condition nouvelle.



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S. a dit : "Tu fais la fine bouche. Des personnages mal définis, de la théorie... Le Joseph Roth, c'est merveilleux !" Soit. L'amour ne s'aveugle pourtant pas toujours à ce point. Comme certains se disent "inconditionnels" de ceci ou de cela, du travail d'un tel ou d'une telle, on peut être "conditionnel" sans ôter aux penchants. Voyez les passionnés : un ennui, à leurs yeux tout devient toujours nul ou génial. J'ai donc cherché des réserves à émettre sur le film de Jia Zhang Ke, je n'en ai pas trouvé. La plaie !

Oh hisse (les voiles du printemps)

En tout cas, celle-ci ne me fait jamais faux bond !

mardi 31 mars 2009

"Le Marche de Radetzky" - Joseph Roth (La Fin du Monde, 2)

Alors peut-on s'en sortir ? Chez Joseph Roth on ne tergiverse pas : la réponse est négative. Si les déflagrations intimes illustrent chez Kiyoshi Kurosawa un drame sociétal dont l'art, la beauté, sauraient nous sauver en dernière extrémité, ici elles prolongent et répondent à la décrépitude générale pour ne se résoudre que dans la guerre mondiale et la mort.

Le premier chapitre de "La Marche de Radetzky", comme une nouvelle parfaite, se suffit si bien à lui-même que j'ai délaissé la lecture de ce roman pendant quelques semaines. On pourrait s'arrêter là, tout y est. La manière dont l'administration de l'Empire austro-hongrois s'empare d'un faits divers (un petit officier slovène sauve la vie de François-Joseph à Solférino) et le transforme en parabole à la gloire du corps de l'Empereur, illustre parfaitement la lèpre qui gagne ce monde ; on assistera au long du livre à sa lente agonie. Le vieux Trotta ne tolère pas qu'on travestisse les faits, il s'enfonce dans la mélancolie, ne sachant comment se dépêtrer d'un titre en contradiction avec la nature paysanne de ses origines, comme dépossédé de lui-même par l'honneur dont on l'affuble. Je ne regrette pas cependant d'avoir poursuivi ma lecture, la suite recèle autant de petits trésors romanesques. Surtout je suis resté accroché à ces pages dans le désir continué de savoir jusqu'où chaque personnage tiendrait son rôle dans la mascarade. 

Ce qui m'a déplu dans ce livre, comme dans le film de Kiyoshi Kurosawa, est le recours à une formulation théorique qui, si elle donne du sens à l'œuvre, demanderait à mieux s'incarner pour toucher le lecteur au vif et prouver son efficacité. Dans "Tokyo Sonata" la naïveté du discours du fils aîné, en quête de bonheur, ne le dessine qu'en creux, ou bien une phrase énoncée simultanément par le père et la mère, chacun par devers soi dans le besoin d'en finir pour mieux recommencer, souligne inutilement ce qu'on avait compris par ailleurs. Ici, je regrette par exemple que le personnage du comte Chojnicki, dont la fonction se réduit à énoncer le propos fondamental du roman, ne gagne jamais en épaisseur. 

Toutefois les personnages principaux vivent assez pour m'avoir donné envie de les suivre dans leur histoire, à commencer par l'Empereur François-Joseph lui-même dans des chapitres détonants d'ironie. On finit par se prendre de tendresse pour ce préfet, fils du héros de Solférino, rigide et grave, ou pour son falot de rejeton. On les observe au lorgnon, on les admire de s'accrocher encore à leurs convictions quand les circonstances ne s'entendent qu'à les saper, on rit de leur conservatisme d'un autre âge — surtout si vain. Leurs faiblesses émeuvent. Comment ne pas sentir notre gorge se serrer quand après l'annonce de la mort de son fils on entend le Préfet répéter à tout le monde : "Mon fils est mort", dire au garçon de café qui vient prendre sa commande : "Garçon, mon fils est mort", à toute personne qu'il croise dans la rue : "Monsieur Untel, mon fils est mort" ?

L'aïeul, au péril de sa vie, sauva celle de l'Empereur à Solférino ; son petit-fils, le sous-lieutenant Charles-Joseph, baron von Trotta, périt plus d'un demi-siècle après sous le feu ennemi, dans une stupide tentative d'aller chercher de l'eau pour désaltérer les petits paysans ukrainiens de sa section. De la personne de Sa Majesté incarnant l'unité de l'Empire aux nationalités qui le font voler en éclats, le mouvement se referme, éteignant avec lui la lignée des von Trotta. Les dernières notes de "La Marche de Radetzky" s'atténuent dans le lointain. On referme le livre sur cet écho qui, marque des grands romans, résonne encore longtemps après le point final.

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"— Notre Empereur est un frère séculier du pape, il est Sa Majesté apostolique, impériale et royale, aucune autre Majesté n'est "apostolique", aucune autre Majesté d'Europe ne dépend, comme lui, de la grâce divine et de la foi des peuples en la grâce divine. L'empereur d'Allemagne continuera toujours de régner, même si Dieu l'abandonne, il régnera, le cas échéant, par la grâce de la nation. L'empereur d'Autriche, lui, ne peut pas régner sans Dieu. Mais maintenant, Dieu l'a abandonné !

Le préfet se leva. Il n'aurait jamais cru qu'il pût y avoir homme au monde capable de dire que Dieu avait abandonné l'Empereur. Toutefois, à lui qui, toute sa vie, avait laissé les affaires du ciel aux théologiens et tenait du reste l'église, la messe, les cérémonies du Vendredi Saint, le clergé et le bon Dieu pour des institutions de la monarchie, la phrase du comte apporta la brusque explication de tout le trouble qu'il avait ressenti ces dernières semaines."