mercredi 26 mars 2008

Déjeuner pascal (1)

Je me souviens d'un texte d'Alain décrivant une odeur particulière de réfectoire. Je ne parle pas du cousin de mon beau-frère - quoique cet Alain s'avérerait aussi, avec la pratique, d'une compagnie tolérable. Non : je veux parler du philosophe, qui cacha derrière ce pseudonyme un prénom suranné continué d'un patronyme évoquant une activité de basse classe. J'ignore s'il s'en justifia mais de la part d'un homme de mots, je comprends ce choix : on n'entendra personne "jurer comme un Alain ".

Je ne crois pas avoir lu, outre ce texte, une ligne de lui. Et je m'étonne en passant de ce que, comme certains groupes de heavy metal produisirent les plus déchirantes ballades, des personnes accoutumées au maniement d'une certaine forme de pensée structurante se montrent capables, avec sensibilité, d'une telle force d'évocation.

S'il me fallait en proposer une illustration musicale, je songerais à la Gavotte, six fois doublée, de la Suite en La de Rameau. Une interprétation articulée met en valeur le caractère ludique des variations, sans effacer, pour l'écoute que j'en ai, la mélancolie inhérente au thème. Dans les arpèges de certains doubles, j'entends un vent changeant d'octobre qui balaie les feuilles mortes par-dessus la cour déserte de l'école.



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"Il y a une odeur de réfectoire, et on retrouve la même dans tous les réfectoires. Que ce soient des Chartreux qui y mangent, ou des séminaristes, ou des lycéens, ou de tendres jeunes filles, un réfectoire a toujours son odeur de réfectoire. Cela ne peut se décrire. Eau grasse ? Pain moisi ? Je ne sais. Si vous n'avez jamais senti cette odeur, je ne puis vous en donner l'idée ; on ne peut parler de lumière aux aveugles. Pour moi, cette odeur se distingue autant des autres que le bleu se distingue du rouge.

Si vous ne la connaissez pas, je vous estime heureux. Cela prouve que vous n'avez jamais été enfermé dans quelque collège. Cela prouve que vous n'avez pas été prisonnier de l'ordre et ennemi des lois dès vos premières années. Depuis, vous vous êtes montré bon citoyen, bon contribuable, bon époux, bon père ; vous avez appris peu à peu à subir l'action des forces sociales ; jusque dans le gendarme, vous avez reconnu un ami ; car la vie de famille vous a appris à faire de nécessité plaisir.

Mais ceux qui ont connu l'odeur de réfectoire, vous n'en ferez rien. Ils ont passé leur enfance à tirer sur la corde ; un beau jour enfin ils l'ont cassée ; et voilà comment ils sont entrés dans la vie, comme des chiens suspects qui traînent un bout de corde. Toujours ils se hérisseront, même devant la plus appétissante pâtée. Jamais ils n'aimeront ce qui est ordre et règle ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ; car tout cela sent le réfectoire.

Et cette maladie de l'odorat passera tous les ans par une crise, justement à l'époque où le ciel passe du bleu au gris, et où les libraires étalent dans leur vitrine des livres classiques et des sacs d'écolier."

Alain, 11 octobre 1907 (in Propos sur les pouvoirs, du moins je crois...)

6 commentaires:

Calyste a dit…

Tous les jours, je croise au collège cette odeur de réfectoire, si particulière, que l'on reconnait immédiatement et qui échappe à toute analyse. Merci pour ce texte que je ne connaissais pas. J'ai déjà essayé d'écrire là-dessus: je n'y suis jamais parvenu. Qu'y a-t-il de plus difficile à évoquer qu'une odeur, surtout lorsqu'elle en contient cent?

Anonyme a dit…

Rameau interprété au piano ? ... Ô sacrilège !
Au secours, vite un clavecin ;-)

Patrick a dit…

Non : je préfère très largement ces pièces jouées au piano. Le côté aigrelet du clavecin m'assomme. Idem pour les Variations Goldberg, par exemple.
Je ne m'intéresse pas à la recherche d'une authenticité illusoire de la musique, mais à son pouvoir d'émotion : la chaleur du piano la véhicule à mon oreille plus directement !

Anonyme a dit…

Certes mais il faudra tout de même m'expliquer comment jouer certains agréments (ou ornements) à l'aide d'un clavier lourd comme celui d'un piano moderne. Techniquement c'est impossible et comme la musique française de cette époque repose essentiellement sur l'art de l'ornementation, je ne pense pas que l'esprit de Rameau soit bien mis en valeur.

Quant au son aigrelet d'un clavecin... un argument un rien éculé ;-) Rameau interprété au piano est tout aussi ridicule que Chopin joué au clavecin par exemple !! Mais on a le droit d'aimer les deux, c'est exact ;-)

Patrick a dit…

"Un argument éculé" ? Cette réflexion m'étonne : je n'ai fait que présenter un goût personnel, par définition subjectif, non des arguments - et je ne comprends donc pas comment l'adjectif "éculé" pourrait s'y appliquer.

Quant à "l'esprit de Rameau" : j'espère qu'il repose en paix !

Pour parler technique, puisque tel semble être votre souci, cher Anonyme, j'aime précisément les interprétations au piano qui allègent les ornements. Par exemple, j'adore la suppression de toutes les trilles, rendues inutiles au piano, par Kempff dans ses Variations Goldberg. Vous me direz : et l'esprit de Bach ? Mais, cher Anonyme, l'esprit de Bach, pas davantage que celui de Rameau, n'existe !
;-)

S. a dit…

Ah! Marcelle Meyer et son piano, dans Couperin, Rameau, Chabrier ou Ravel : mais c'est tout simplement l'esprit de la Musique qui est là !
;-)...