samedi 9 février 2008

Bangalore 1994

J'ai besoin de vacances. S. va bientôt partir pour Bénarès, où il restera près de deux semaines. J'aimerais m'asseoir sur les ghâts et passer des heures en contemplation. Je ne pourrai pas l'accompagner. Des discussions récentes sur les voyages m'en remémorent certains.

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Difficile de faire comprendre à ce petit PDG replet le principe d'un "stage ouvrier". Ecrasé par le dossier d'un fauteuil immense, le ventre sectionné par le plateau de son bureau, il rapetissait à vue d'oeil. J'étais décidé, je savais où travailler. Dans cette usine de knitwear que j'avais visitée, à ce poste particulièrement - un métier d'homme. J'arrivais sur la recommandation d'un de ses meilleurs clients, qu'est-ce qui clochait ? J'ai tenu tête.

L'entreprise avait mis à ma disposition un "appartement de fonction". Au troisième étage d'une résidence de béton brut, je vivais dans une immense pièce rectangulaire, totalement vide, qui aurait dû faire office de salon, sur laquelle débouchaient symétriquement deux chambres avec leurs salles de bains attenantes : l'appartement idéal pour deux frères, leurs épouses et leurs fils. Pour seul mobilier, la natte sur laquelle je dormais. Dès mon arrivée, le voisin du dessous se plaignit d'infiltrations d'eau : qu'y pouvais-je ? Je le renvoyai vers les RH de la boîte. En rentrant le troisième soir, je constatai que l'eau était coupée, sauf au robinet de la cuisine. J'emplissais un fait-tout, faisais bouillir l'eau, la transvasais avec de l'eau froide dans une poubelle en plastique que je traînais jusqu'à une salle de bains. Je m'aspergeais avec un seau. Quand j'étais fatigué de dîner au restaurant, je cuisais des pâtes dans ce même fait-tout. J'ai passé des soirées sur le balcon, à regarder les enfants jouer au pied de l'immeuble, à lire le journal de Kafka en attendant la nuit, sous les fils auxquels je suspendais ma lessive, à fumer des Silk Cut.

De l'entreprise que dirigeait celui qui m'avait recommandé, une agence se trouvait dans cette ville. Certains soirs, je rejoignais ses employés. Ils fréquentaient des bars, des sikhs et des hindous se trémoussaient sur la même musique qu'on écoutait partout dans le monde. Nous dînions souvent dans la seule pizzeria de la ville, repère de la jeunesse dorée. Au fond, la découverte des loisirs par cette classe émergente pouvait émouvoir, mais leurs amusements, trop comparables aux miens, m'ennuyaient davantage que mes journées d'usine. Je préférais découvrir seul les endroits où eux n'allaient plus, surtout me nourrir plus "typiquement".

Une femme devait de temps en temps faire le ménage de l'appartement, elle ne vint jamais. J'avais proposé à un chauffeur de rickshaw de passer me prendre tous les matins, subitement il a cessé de venir. Pour m'épargner le prix de la course - que je pouvais me permettre - il fut décidé qu'un cadre passerait à l'aube me prendre à moto. Mis à part me transporter chaque matin, je ne compris jamais ce qu'il faisait de ses journées. Le soir, je hélais les rickshaws, ou bien le directeur de l'usine me raccompagnait en voiture.

Il fit une fois un crochet par le siège social. A cette heure tardive, il ne restait plus grand monde dans les bureaux. Il discuta longtemps avec un de ses amis du marketing - un homme fin, au long nez distingué, le regard fixe et intelligent. Dans leur conversation, je ne reconnaissais pas les sons nasalisés, bêtes et perçants que j'entendais partout. Je leur demandai quelle langue ils parlaient : non pas le Kannada, mais le Telegu. Habituellement, les indiens ne comprenaient pas mon anglais, ils s'adressaient à moi en inclinant la tête, l'air attentif et contrit, comme s'ils avaient affaire à un faible d'esprit. Lui complimenta mon accent british ; les français qu'il avait croisés n'alignaient deux mots qu'avec peine. Je répondis que tous mes professeurs avaient été anglais, mais que l'anglais, effectivement, n'était pas bien enseigné en France (peut-être pour cette raison même), ou que les français n'avaient pas le talent des langues, qu'aussi bien l'Angleterre était une nation si exotique et repliée sur son insularité qu'on la détestait souvent. Il avait lu des livres sur l'histoire européenne et affirma me comprendre.

On pénétrait dans l'usine par un vaste hall garni de deux tables inutiles. La seule pièce disposant d'une porte, à gauche de l'entrée, était le bureau du directeur. On passait ensuite dans l'immense hangar où était assurée la production. Dans un brouhaha ininterrompu, des dizaines d'hommes et de femmes, assis à des tables en enfilade, cousaient à la machine. Au fond à gauche se trouvait l'établi du checking, où chaque vêtement était inspecté, éventuellement mesuré, débarrassé des bouts de fil, de peluches, l'attache de chaque bouton vérifiée, tant par les homme que les femmes. Les tables à repasser occupaient un recoin sur la droite, tout près de la pièce où des femmes mettaient les vêtements sous plastique et les empaquetaient par lots. Seuls les hommes maniaient le fer ! Dans d'autres bâtiments se faisaient la découpe, les broderies. Lors de ma visite, j'avais remarqué ce slogan tracé sur un bout de carton, perché en haut d'un placard : "God make a man, tailor make a gentleman".

Les premiers jours, on m'avançait une chaise à chaque pause, face à la table du chef d'atelier. On matérialisait un verre de chaï devant moi, des beedies. On m'interrogeait : étais-je marié ? Fiancé ? Catholique ? Catholique romain ? Et aussi pourquoi ne portais-je pas de moustache ? Ni de boucle d'oreille ? Où vivais-je ? Comment vivais-je ? Que faisaient mes parents ? Les faisais-je vivre par mon travail ? Combien gagnait un repasseur en France ? Et la question la plus difficile : qu'est-ce que je faisais là ?... Je leur disais qu'à Paris aussi on croisait des mendiants dans les rues - certes moins nombreux qu'ici, mais tout de même, cela existait. Ils peinaient à me croire, je salissais des mythes.

Le chef d'atelier entretenait une liaison avec l'une des femmes de l'empaquetage. Une putain, nécessairement. Musulmane de surcroît. Elle était menue comme une enfant, d'une maigreur qui faisait ressortir les pommettes et soulignait un regard sombre et félin. Je déclenchai l'hilarité en affirmant la trouver jolie.

Sur la dizaine de repasseurs, un seul parlait quelques rudiments d'anglais. Ses camarades le houspillaient parfois, l'accusaient de mal traduire, de mal comprendre. J'éprouvais une tendresse particulière pour un géant quasi-muet, un Averell Dalton aux gestes lents, gauches, qui arriva en retard un jour, le crâne rasé après avoir fait don de ses cheveux dans un temple. Quand j'avais visité l'usine la première fois, tous m'avaient pris pour un client. Ceux qui passeraient, japonais, américains, chypriotes, viendraient systématiquement m'adresser quelques mots, me poser la même question : qu'est-ce que je faisais là ?

La canteen se trouvait au-dessus de nous. La pièce disposait de quelques réchauds et ouvrait sur l'extérieur par des fenêtre sans châssis, à travers lesquelles on nous passait les plats. Les cantinières m'ont pris en affection, je leur faisais comprendre à quel point leur nourriture semblait appétissante. Je mangeais assis sur la rambarde en rang avec les autres, toujours la même chose, du riz mélangé à des légumes non identifiés. La communication, difficile sans traducteur, passait par les regards et des sourires appuyés. On m'offrait six, sept cigarettes en même temps, je faisais attention à ne vexer personne et tâchais de me souvenir, d'un jour sur l'autre, de qui j'avais accepté celles que j'avais fumées.

Un après-midi, une cuisinière, la plus gouailleuse, m'invita, honneur insigne, à pénétrer dans la cuisine. Elle m'assit sur son tabouret et me servit du chaï, qu'elle préparait dans une énorme marmite où elle jetait les épices par poignées. Vasu traduisait. Elle avait vu au cinéma la veille un film américain, elle ne voulait plus voir que des films américains, les films indiens n'étaient jamais aussi divertissants.

Je passais debout le plus beau du jour. J'étalais le polo sur la table. J'appuyais sur une pédale, un souffle aspirant maintenait le vêtement en place. J'avais pourtant tendance à trop étirer les tissus, mon travail ne satisfaisait pas toujours, je le comprenais sans qu'on me le dise. Je m'appliquais, n'empêche... Je passais le fer, la vapeur giclait automatiquement. On me prévenait le soir que le directeur allait partir. J'aurais dû rester, malgré mal aux jambes, aux bras, aux épaules, au dos, cinq kilos perdus. Le lendemain, j'apprenais qu'ils étaient restés jusqu'à minuit ou deux heures du matin pour assurer une commande urgente. Je semblais être le seul à ne pas trouver mon comportement bien digne. Le dimanche, contrairement aux autres, je ne travaillais pas. Je voulais le temps de découvrir la ville, physiquement je n'en pouvais plus, mais je dis, argument péremptoire, que ma religion l'interdisait : quelle honte...

Après deux semaines, on s'habitua à ma présence. J'accompagnais Vasu durant les pauses. Fraîchement sorti d'école, il travaillait là comme technicien "à tout faire". Il portait deux ou trois tournevis en permanence dans la poche de sa chemise, réparait machines à coudre, centrales-vapeur, installations électriques, MacGyver du garment. Il me fit monter sur le toit de l'usine. Le paysage n'avait pas grand intérêt : d'autres hangars semblables un peu partout. Il se détourna subitement : "There's a lady having a bath..." Derrière le bâtiment attenant, une pauvre chose accroupie, le sari descendu jusqu'à la taille, versait de l'eau sur ses cheveux avec un seau, tout comme j'avais appris à le faire chez moi. Out of the blue, Vasu me demanda si l'homosexualité était réellement tolérée en France. Cela heurtait le sens commun, l'universalité de l'attraction des contraires. Je préférais ne pas savoir de quoi, dans son esprit, il retournait exactement et me suis montré bien évasif.

Il me parla d'un restaurant français, je tenais à l'y inviter. Le soir convenu, nous sommes d'abord passés chez lui. Il vivait avec ses deux parents dans une seule pièce, grande comme le tiers de mon salon désert. Les ouvriers touchaient l'équivalent d'un franc l'heure, Vasu devait disposer d'un salaire supérieur. J'imaginais ainsi les conditions de leurs vies. A part Vasu, et malgré des intentions formulées, aucun de m'invita : ils n'en avaient matériellement pas le temps. Vasu me présenta, outre ses parents, une jeune voisine qui avait apporté des verres d'eau sur un plateau ; sa "girlfriend", dit-il. Pour lui, "une bonne amie", mais je crus qu'ils étaient fiancés. Je leur demandai quand ils allaient se marier. Il pouffèrent, et elle murmura, amusée : "We are not of the same caste". Question idiote...

Vasu et moi dînames en plein air sous un saule. La nourriture était mauvaise, de la semelle baignant sous des litres de sauce doucereuse. Son inhabileté à manier les couverts le vexait un peu. Il me demanda si je pouvais lui trouver du travail en France. Requête naïve, compréhensible et déconcertante ! Je n'avais aucune notion du monde du travail, du droit de l'immigration, il n'avait aucun CV à me soumettre... J'imaginai parler de lui au client, à Delhi, qui m'avait recommandé ; il voulait la France. Il me soupçonna de mauvaise volonté. Cette fois, c'est moi qui le vexais. Quel souvenir aura-t-il gardé de cette soirée ?

Un après-midi, des trompes retentirent. Le travail cessa aussitôt. Tout le monde sortit précipitamment voir les musiciens et on me proposa ce qui semblait être de la banane écrasée avec des épices, servie sur une feuille de bananier. On me tendit un bâtonnet d'encens. Je fis comme les autres, passai mes mains dans la fumée, puis sur mon visage et ma tête. Personne ne parvint à m'expliquer de quelle fête, de quel rituel hindouiste il s'agissait. J'imaginais les chaînes s'interrompre dans les usines françaises pour une demi-heure de spiritualité. Mauvaise foi : eux reprendraient le travail et trimeraient sept jours sur sept, quand en France les fêtes chrétiennes sont chômées ! Mais ces chevauchements du profane et du sacré m'étonnaient toujours. Ainsi de la marque des attaches en plastique avec lesquelles on pliait les polos avant de les envoyer à l'empaquetage : Shiva. J'avais entendu parler des jeans Jesus, mais imaginerait-on en Occident le vinaigre Christ, les serpillières David, le savon Allah ?

A la fin d'une journée chaude, j'entendis des éclats de voix. Tous les ouvriers se levaient et se dirigeaient en masse vers le hall. Deux femmes vindicatives s'adressaient en criant au directeur. Celui-ci, stoïque, gardait son sang-froid et leur répondait calmement, seul face aux ouvriers en foule. Je demandais à la ronde : "What's happening ? What are they saying ?" Personne ne voulait me répondre. Mon collègue repasseur, celui qui parlait anglais, soupirait en secouant la tête. Vasu, que j'interrogeai plus tard, fit de même.

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A l'issue des six semaines, le petit PDG me reçut à nouveau. Je prenais congé. Il dit se tenir à ma disposition pour répondre à mes questions. Je lui parlai syndicats, salaires, congés payés. Ses réponses laconiques restaient courtoises, mais en quittant son bureau, je me sentais éclaboussé de mépris. Avais-je bien compris où je me trouvais ? Au fond, qu'est-ce que je faisais là ?

Je suis repassé trois jours plus tard dire au revoir aux camarades. On se bousculait à la porte pour me faire un signe, me regarder partir. Le chef d'atelier dit au chauffeur de rickshaw de faire attention en conduisant. On promit de se revoir, avec effusion... sans illusion. En quatorze ans, Bangalore a dû se développer incroyablement. Je ne saurais pas retrouver le siège de Gokaldas Images, à l'époque "opposite to the soap factory", encore moins l'usine de knitwear, plus excentrée. Le chaï en revanche doit avoir le même goût. Je me souviens d'avoir demandé à la cantinière d'y mettre un peu moins de lait.

11 commentaires:

emmanuel a dit…

Très beau texte. Merci de nous faire partager ton expérience.

Rester 6 semaines dans un pays est assez frustrant. Trop long pour conserver ses yeux de touriste - et donc son approche superficielle - mais trop court pour espérer le déchiffrer (peut-être ceci est-il encore plus vrai en Inde qu'ailleurs).

Patrick a dit…

C'est vrai, Emmanuel. J'ai l'impression d'en avoir capté des images sans réussir à les intégrer en un tout... Frustrant est bien le terme. D'autant que même si j'y retournais, ce ne serait jamais dans des conditions aussi privilégiées.

flo a dit…

Les éclats de voix à la fin de cette journée chaude auront gardé leur secret... je trouve cet événement très scénique : pas de démonstration, pas de "pourquoi et comment", pas de révélation. Parfois j'ai eu la sensation d'être spectatrice dans la vie, j'imagine que tu as pu avoir cette sensation-là, étrange, pas déplaisante, mais "excentrante".

Cette évocation est très romanesque ! ou oulipiesque, pourquoi pas, il y aurait de quoi faire des exercices de style. Tiens, si tu en faisais une short story ? Aimes-tu Russell Banks ?

Patrick a dit…

Flo, de Banks, j'ai lu "Sous le Règne de Bone" il y a... quoi... une dizaine d'années, et n'en ai gardé aucun souvenir ! D'un autre côté, "De Beaux Lendemains" d'Atom Egoyan m'a davantage frappé par son scénario adapté d'un roman de R. Banks que par la réalisation. Encore une référence à conseiller ? Attention FLo, je n'arriverai pas à suivre... ;-)

En matière de short stories, je suis un inconditionnel de Carver, dont le "Short Cuts" d'Altman donnait une bonne idée.

Michel Galabru a dit…

Moi, j'me suis fait chier à te lire!

Michel Galabru

Jean Genet a dit…

Moi itou!.. pour une fois, Michel!


Jean Genet

Jean Dutourd a dit…

J'en peux plus des imparfaits et des passés simples inopportuns!

Jean Dutourd

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23, quai de Conti
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Fax 01.43.29.47.45
Mél. : contact@academie-francaise.fr

Francis Lalanne a dit…

Et les autres qui en rajoutent...
Qu'est-ce qu'on se fait chier...

Francis Lalanne

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Marthe Villalonga a dit…

Pareil!

Marthe Villalonga

Patrick a dit…

C'est dommage, j'aurais bien aimé savoir ce qu'en pensaient Annie Ernaux et Christine Boutin. Avec des commentaires pareils, elles ne liront jamais...
:°(

flo a dit…

J'aime bien R. Banks (les nouvelles surtout) mais en fait ce n'est pas mon auteur favori. Non, si je devais te rajouter des trucs dans ta pile à lire, ce serait plutôt Vollmann (énorme, à tous les sens du terme), et puis (changeons un peu de zone géographique) Mo Yan, Beaux Seins Belles Fesses pour commencer, c'est génial, magnifique, époustifaillant,ce livre a été comparé à cent Ans de solitude, ce qui est "faux" mais pas sans fondement.

Tu n'es pas sorti de l'auberge, va falloir lire en secret au bureau au lieu de travailler... D'autant plus que je serais bien tentée de te refiler aussi Au bord de l'eau et le Jing Ping Mei :DD

(je jure de ne plus faire référence à un livre pendant un mois, si j'oublie rappelle-moi mon serment, que je puisse le tenir)

J'ai adoré Short Cuts. Avec Gosford Park, c'est un de ceux que je préfère de lui.