samedi 6 mars 2010

Matières

Marbre.


Émail.


Bois.


Verre.


Cuir.


Cachemire.

mercredi 13 janvier 2010

Crocodile (2)

Lanzmann déjà m'avait remémoré cette exaltation. Je ne saurais finalement pas mieux la décrire : une tangibilité de l'instant jointe à l'accélération du rythme cardiaque. Tout se souligne de soi-même, devient plus expressif et marqué, on se sent tout à coup multiplié par deux ou trois. J'en ai déjà parlé : cela survient, c'est à peu près tout. Je pourrais encore moins dire comment l'on en retombe, comment les choses ainsi secouées reviennent à leur place comme la neige sur ces scènettes noyées dans des boules en plastique, ni ce qu'on garde ensuite de traces d'un moment si fugace. Il s'agit sans doute de ces bouts de temps qui ne valent que pour eux-mêmes et dont on ne pourra jamais dire grand-chose. Seuls d'autres moments comparables peuvent en faire saisir la teneur : des aristos, des instants du même monde. De cette même manière élitiste, à celui de Lanzmann fait écho le texte le plus émouvant, le plus insensé qu'il m'ait été donné de lire, dans lequel j'entrevois un sentiment de nature comparable, et fou, texte qui m'obsède depuis que je l'ai découvert voilà des années.

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"C'est alors que la route arriva à un virage élevé, et soudain, un vaste panorama s'offrit à mes yeux, en bas. Il y avait là le paysage touffu qui tapissait tout un coteau, les maisons de pierre identiques, les jolies baraques vertes et d'autres, nouvelles sans doute, formant un groupe séparé, peut-être plus sévères et pas encore peintes, le réseau sinueux mais visiblement ordonné des barbelés intérieurs qui séparaient les différentes zones et, un peu plus loin, noyée dans la brume, la masse des arbres pour l'instant sans feuilles. Je ne sais pas ce qu'attendaient là-bas, près d'un bâtiment, tous ces musulmans nus, il y avait des dignitaires qui marchaient de long en large et, si je voyais bien, mais oui, je les reconnus immédiatement à leurs tabourets et leurs gestes rapides : des coiffeurs - ainsi donc, ils attendaient à l'évidence la douche et l'admission au camp. Mais plus à l'intérieur, les lointaines rues pavées du camp étaient pleines d'animation, on s'empressait, on s'activait mollement, on passait le temps - autochtones, souffreteux, dignitaires, magasiniers, heureux élus des commandos intérieurs allaient et venaient, accomplissaient leurs tâches quotidiennes. Çà et là, des fumées suspectes se mêlaient aux vapeurs amicales, un cliquetis familier monta doucement vers moi, comme le son des cloches dans les rêves et mon regard fureteur tomba sur le cortège des porteurs avec les barres sur les épaules, ils croulaient sous le poids des chaudrons fumants suspendus à ces barres et, à son odeur aigre, je reconnus de loin, pas de doute, la soupe de rave. C'était dommage, parce que ce spectacle, ce fumet firent naître dans ma poitrine pourtant déjà raidie un sentiment dont les vagues croissantes parvinrent à presser quelques gouttes plus chaudes de mes yeux déjà desséchés dans l'humidité froide qui baignait mon visage. Et malgré la réflexion, la raison, le discernement, le bon sens, je ne pouvais pas méconnaître la voix d'une espèce de désir sourd, qui s'était faufilée en moi, comme honteuse d'être si insensée, et pourtant de plus en plus obstinée : je voudrais vivre encore un peu dans ce beau camp de concentration."
(Imre Kertész - Être sans destin)

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La phrase sortie de son contexte prête à bien des interprétations. Soustrayez l'épithète : ce jeune agonisant pourrait simplement vouloir vivre, "dans ce camp" comme ailleurs, mais "vivre encore un peu". Seulement voilà, il est "beau" ce camp, le lecteur n'a pas d'autre choix que de le croire. Il est beau de toute sa familiarité vivante, beau en dépit du bon sens. Tous ces éléments mis bout à bout, paysage et forêt, baraquements, tabourets des coiffeurs, odeurs et bruissements d'une agitation banale, les barbelés dont la nécessité va de soi, astucieux, évidents... il faut cela réuni pour que subitement les poitrines se soulèvent et que quelque chose d'insensé jaillisse, qu'on rattache à la vie - à quoi d'autre ?

J'ai l'impression que ce mouvement réduit à néant la distance entre soi et ce qui n'est pas soi. C'est par l'abolition de l'altérité qu'un tel sentiment devient possible. D'autres ne le perçoivent pas ainsi. Je lis par exemple ici : "Comment un être humain peut-il être ainsi ravi aux siens, à sa propre vie, à sa propre identité sans devenir fou ? Je me dis que ce jeune homme n'a pas délibérément pris de la distance, mais que cette distance s'est imposée d'elle-même, en toute sincérité." Et cette affirmation me semble une méprise. L'être qu'on a dépouillé de son identité, sans destin à proprement parler, hors de tout et du temps, ne vit que l'instant présent : aucune distance, sous quelque angle qu'on la considère, n'est ici possible, ni ne serait tolérable, on en mourrait d'effroi ! J'en déduis ce paradoxe bizarre qu'être dépossédé de soi-même favorise l'éblouissement. À quel terrible prix dans ce cas.

lundi 4 janvier 2010

Ouessant

L'île sous l'aile.


Des moutons et des ruines,


des trous,


des trucs.


Brrh...


En revanche, j'aime bien la maison du bout.


Tiens, une messe. Bon, alors c'est l'autre bout qu'on prie ?
Je n'ai pas osé poser mes questions.


Le reflet du soleil sur la mer.
(India Song toujours.)

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Bonne et heureuse année 2010 à tous.

samedi 19 décembre 2009

Méditation

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Shake that Devil
Antony and the Johnsons

dimanche 6 décembre 2009

Petite horreur de la conversation

Je n'écris pas. Je ne parle pas non plus, c'est inutile. Les gens, la vie, internet... On surestime beaucoup l'intérêt de la "communication". Après trois semaines de travaux j'ai regagné mon appartement. Je prends un bain : le canard en plastique ne parle pas. Il en dit pourtant pas mal ! Dans le salon enfin rangé, reverni, dépoussiéré, désespérément pas fini avec sa kitchenette encore sous bâche, je regarde ceci, cela, la table, un livre. Pas besoin de crier, nom d'une pipe ! Avec le silence, le thé me manque aussi - pas seulement le temps.

D'ailleurs ça ne me réussit pas. Tenez : lors d'un déjeuner la semaine dernière, la conversation tombe sur le pire sujet qui soit. À peine un sujet, une lésion dans le brouhaha. Par exemple, disons, la grippe, vous savez, celle dont on nous rebat les oreilles. Qu'il y aurait à dire là-dessus : "communication" du virus, "communication" du gouvernement, cette communion morbide prêterait à tout une rhétorique. Alors vous exprimez un peu vivement votre lassitude. Et l'une des personnes présentes, estimant nécessaire, semble-t-il, de justifier de s'être fait vacciner, après votre laïus écouté sourire en coin, lâche : "Je connais quelqu'un, trente-cinq ans, aucun terrain. Il est mort".



Et voilà.

On ne précise pas s'il s'agit d'une vague connaissance de travail, d'un ami d'amis, d'un frère. "Il est mort", ça suffit. Sur le coup, vous dévisagez votre interlocuteur. Combien cette mort l'a-t-elle affecté ? Si c'est davantage qu'il n'y paraît, cela coupe à toute possibilité de réponse, la décence vous l'interdirait. Avec l'âge vous avez développé un sens aigu de la décence. Tant pis pour vous. Le temps d'une prise de conscience fondamentale, il est trop tard, l'effet a réussi. Vous êtes coi. C'est ce qu'on voulait, non ? Quoi d'autre ? On a fait mouche de l'ultime argument. Pis : complaisamment on vous mit mal à l'aise et avec les minutes, vous vous trouvez crétin à vos propres yeux. Car enfin, vous connaissez quelqu'un qui l'année dernière a traversé la rue et fut renversé par une voiture. Il est mort. Faites-vous vacciner contre la rue. L'un de vos amis, injurié, diffamé, écroué, s'est pendu dans sa cellule. Fates-vous vacciner contre le désespoir, contre la calomnie ! Contre le monde aussi ! (Ah ! si seulement...) Alors ? Vous clouer le bec ? Simple : "il est mort". Paf.

En revanche, n'essayez pas de vous réfugier dans la honte et l'aversion. Rien ne fonctionne, croyez-moi. Passez outre et taisez-vous. Non, vraiment cela ne me réussit pas. Ça n'a pas l'air de réussir à grand monde en réalité. On continue pourtant, bon genre, bonne figure. J'en ai juste en ce moment une conscience démultipliée.

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Je reprends l'avion demain. Le raffut...

mercredi 21 octobre 2009

lundi 12 octobre 2009

Bloguer ?


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Don't give up
The Noisettes

Merci Denis !


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Petite pièce
Claude Debussy

lundi 28 septembre 2009

Mustang : au royaume de Lo

S'y rendre :

Katmandou,


Pokhara.

Un méchant nuage de mousson empêcha notre coucou de décoller. Entre Annapurna et Dhaulagiri, la vallée de la Kâlî Gandhakî n'était qu'une vaste éponge. Il nous fallut deux jours en jeep pour parcourir la distance que l'avion aurait avalée en une demi-heure. Et nous devions régulièrement changer de voiture, marcher une heure ou deux sous la pluie battante, soit que les syndicats de transports locaux empêchassent tel chauffeur de s'aventurer au-delà des limites de tel district, soit qu'on attendît

une piste enfin carrossable après un éboulement.

Derrière l'Himalaya :

Kagbeni. Et le soleil ! ce gredin qui ne nous lâchera plus.
Nous y sommes. C'est parti.


Tangbe.


Samar.


Une grotte au fond d'un canyon ? Hop ! un monastère.


Geling.


À Ghami,


déjeuner chez la princesse.


Dahkmar, aux falaises éclaboussées du sang des démons que Padmasambhava chassa du Tibet avant de fonder


Lo Gekar. Les lopas s'enorgueillissent de son antériorité par rapport à Samye Gompa.


Marang.


Tsarang aux saveurs de fin du monde, avec son palais en ruines et son monastère à moitié abandonné.


Lo Manthang


bigarrée


derrière le blanc de sa muraille ;


Lo Manthang


dont l'ocre des trois monastères teinte par réflexion la chaux des murs adjacents d'un rose de sarrasin mûri.


Présentation à son Altesse.
Le roi de Lo bénéficiait du titre honorifique de général de l'armée royale népalaise. Depuis la chute de la monarchie, ce vassal qui ne prélève pas d'impôts, politiquement insignifiant, vivote de ses terres, de ses bêtes, et d'un peu d'ennui visible.


Gharphu.


Lori Gompa. Guettez le monastère perché. Et dans sa grotte, le plus beau stupa qu'on puisse imaginer...


Tangge,


ses chortens,


ses mômes.


Forme,


espace,


couleur de la roche,


couleur du sarrasin.