dimanche 6 décembre 2009

Petite horreur de la conversation

Je n'écris pas. Je ne parle pas non plus, c'est inutile. Les gens, la vie, internet... On surestime beaucoup l'intérêt de la "communication". Après trois semaines de travaux j'ai regagné mon appartement. Je prends un bain : le canard en plastique ne parle pas. Il en dit pourtant pas mal ! Dans le salon enfin rangé, reverni, dépoussiéré, désespérément pas fini avec sa kitchenette encore sous bâche, je regarde ceci, cela, la table, un livre. Pas besoin de crier, nom d'une pipe ! Avec le silence, le thé me manque aussi - pas seulement le temps.

D'ailleurs ça ne me réussit pas. Tenez : lors d'un déjeuner la semaine dernière, la conversation tombe sur le pire sujet qui soit. À peine un sujet, une lésion dans le brouhaha. Par exemple, disons, la grippe, vous savez, celle dont on nous rebat les oreilles. Qu'il y aurait à dire là-dessus : "communication" du virus, "communication" du gouvernement, cette communion morbide prêterait à tout une rhétorique. Alors vous exprimez un peu vivement votre lassitude. Et l'une des personnes présentes, estimant nécessaire, semble-t-il, de justifier de s'être fait vacciner, après votre laïus écouté sourire en coin, lâche : "Je connais quelqu'un, trente-cinq ans, aucun terrain. Il est mort".



Et voilà.

On ne précise pas s'il s'agit d'une vague connaissance de travail, d'un ami d'amis, d'un frère. "Il est mort", ça suffit. Sur le coup, vous dévisagez votre interlocuteur. Combien cette mort l'a-t-elle affecté ? Si c'est davantage qu'il n'y paraît, cela coupe à toute possibilité de réponse, la décence vous l'interdirait. Avec l'âge vous avez développé un sens aigu de la décence. Tant pis pour vous. Le temps d'une prise de conscience fondamentale, il est trop tard, l'effet a réussi. Vous êtes coi. C'est ce qu'on voulait, non ? Quoi d'autre ? On a fait mouche de l'ultime argument. Pis : complaisamment on vous mit mal à l'aise et avec les minutes, vous vous trouvez crétin à vos propres yeux. Car enfin, vous connaissez quelqu'un qui l'année dernière a traversé la rue et fut renversé par une voiture. Il est mort. Faites-vous vacciner contre la rue. L'un de vos amis, injurié, diffamé, écroué, s'est pendu dans sa cellule. Fates-vous vacciner contre le désespoir, contre la calomnie ! Contre le monde aussi ! (Ah ! si seulement...) Alors ? Vous clouer le bec ? Simple : "il est mort". Paf.

En revanche, n'essayez pas de vous réfugier dans la honte et l'aversion. Rien ne fonctionne, croyez-moi. Passez outre et taisez-vous. Non, vraiment cela ne me réussit pas. Ça n'a pas l'air de réussir à grand monde en réalité. On continue pourtant, bon genre, bonne figure. J'en ai juste en ce moment une conscience démultipliée.

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Je reprends l'avion demain. Le raffut...

2 commentaires:

Dom A. a dit…

Ah ! La conversation...
Les taiseux, les rigolos, les politiquement corrects, les acerbes, les haineux, les désabusés, les "toi, j't'ai repéré"...
Silence ! Silence !

Silence a dit…

Ce billet est une petite merveille, je ne devrais pas en parler ça risquerait de tout gacher !

Le silence est bon et la musique que vous avez posté aussi, je l'écoute dans le silence le plus religieux!