lundi 6 avril 2009

"24 City" - Jia Zhang Ke (La Fin du Monde, 3)

Je craignais de me trouver dans la peau de celui qui évoque une référence disparue de la carte Place Monge. C'est bien joli ces égoïsteries, mais à quoi bon ? J'en aurais pris mon parti : le récit d'une chose éteinte aurait maintenu son souffle encore un peu vivace dans mon souvenir. Cette attitude se justifie, on gagne à perpétuer les bonnes pensées. Je remarque cependant que ce film passe toujours dans trois salles à Paris et reste bien distribué en province. Sauvé ! À peine poussé ce soupir de soulagement, le doute m'étreint : qu'en sera-t-il la semaine prochaine ? Après-demain ? Ce film disparaîtra-t-il aussi vite que la vieille Chine de l'usine 420 ? Et chaque fois qu'on parle d'un thé, dans la crainte de ne plus jamais le trouver vais-je m'assurer précipitamment qu'il est encore disponible à la vente ? Que les sensations qu'on m'a décrites sont tangibles, communicables, éternelles ? Que les théières qu'on ouvre ne se sont pas refermées pendant la nuit ? Que mes wulongs ne se sont pas déjà éteints dans leurs boîtes ?  

À Chengdu, sur le site d'une usine d'état de composants aéronautiques, on construira bientôt des immeubles résidentiels de luxe. Des ouvriers racontent leur ancien travail, les relations au sein de l'établissement. Le film alterne les témoignages réels et joués, des plans fixes sur les machines, sur les bâtiments, sur ces personnes ou personnages. On admire ou s'ennuie du procédé narratif. Le terme même de "procédé" sonne péjorativement, avec ce qu'il suppose de systématique. Chez Jia Zhang Ke l'intention ne domine pas l'émotion, il ne s'agit pas de plier les éléments à la démonstration mais de réunir les conditions propices à la manifestation d'une vérité. Pendant qu'un personnage parle, laissez vos yeux s'arrêter sur le verre posé sur la table, notez la couleur d'une écharpe, d'un vêtement ; le sens émerge de chaque plan avant qu'on se demande si ce qu'on voit est beau ou non. Avez-vous remarqué ce motif géométrique comme un petit cœur rouge sur le verre ?

Je crois avoir lu, ici peut-être, que pour le spectateur occidental la confusion entre les témoignages réels et les scènes jouées pouvait provoquer une sorte de malaise, un brouillage malsain. Si un tel trouble émergeait, il refléterait celui que suscite un monde en perpétuelle évolution, qui bouscule les valeurs d'hier. J'ai pour ma part trouvé l'ensemble d'une grande limpidité. Cette critique trahit une double méprise : c'est nier à la fiction son incommensurable pouvoir de transmettre du vrai, faculté qui la justifie seule ; c'est aussi ne pas voir comme le réel touche à l'épique et nous offre littéralement les mythes les plus simples pour le comprendre. Mythique, l'usine 420 l'est bel et bien.

Au début du film, un ouvrier évoque son vieux maître à l'usine, celui qui lui a appris son métier, qui lui a enseigné le sens du travail bien fait et le respect de l'outil. Il le retrouve. Après quelques mots échangés, il lève la main en silence, au bord des larmes caresse les cheveux et le visage du vieil homme, à la respiration si empêchée qu'on croit l'entendre chanter à chaque expiration. Le film est truffé de ces scènes déchirantes, qui parlent d'elles-mêmes et qui nous remplissent le coeur avant les yeux. Chaque personnage après l'autre marque l'irrépressible fin d'un monde sous perfusion - à l'image de cette vieille femme qui marche dans les rues en tenant la poche de sa perfusion à bout de bras et dont le récit du voyage vers Chengdu ressemble à celui d'une déportation. Un bâtiment s'écroule pendant qu'on entonne l'Internationale. La fumée se dissipe et le visage d'une Chine nouvelle apparaît : image simple et frappante, évidente. Car si le communisme chinois a encore de beaux jours politiques devant lui, celle-ci se battra avec les armes de la puissance économique du pays pour effacer la dureté de l'usine 420, la laideur, la souffrance endurée par ses parents, dans l'espoir naïf et affectueux de leur offrir une condition nouvelle.



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S. a dit : "Tu fais la fine bouche. Des personnages mal définis, de la théorie... Le Joseph Roth, c'est merveilleux !" Soit. L'amour ne s'aveugle pourtant pas toujours à ce point. Comme certains se disent "inconditionnels" de ceci ou de cela, du travail d'un tel ou d'une telle, on peut être "conditionnel" sans ôter aux penchants. Voyez les passionnés : un ennui, à leurs yeux tout devient toujours nul ou génial. J'ai donc cherché des réserves à émettre sur le film de Jia Zhang Ke, je n'en ai pas trouvé. La plaie !

2 commentaires:

ginkgo a dit…

ça me donne envie de connaître ce cinéaste . L'extrait est d'1 lugubre , affreux avec cette musique ...et pourtant 1 certaine poésie apparaît avec la fumée

Patrick a dit…

J'aime bien la manière de Jia Zhang Ke, une maîtrise imparable dans chaque plan mais qui laisse toute sa part au sens. Le contraire de l'esthétisme creux.
Comme dans cet extrait : en deux coups de cuillère à pot on perçoit la fin d'un certain communisme "à la papa" symbolisé par cette usine désaffectée, joint à la pertinence de la phrase de Yeats imagée par cette fumée à la blancheur de lait qui se répand et se dissipe, laissant la place au personnage qui incarne la nouvelle Chine (Nana gagne sa vie en achetant des vêtements de marque à Hong Kong pour une clientèle riche). Tout est dit très simplement, très directement, intelligemment.

On trouve d'autres extraits intéressants sur Youtube.