lundi 12 janvier 2009

"Mémoires du célèbre nain Joseph Boruwlaski, gentilhomme polonais"

On ne me voit jamais pour ce que je suis. Je m'en étonne tous les jours. Cette constatation finira par m'irriter, c'est à n'y rien comprendre. Je me plante devant la glace : visez-moi pourtant cette tête étriquée, si sottement emboîtée dans l'échancrure des épaules ; ces yeux minuscules, innombrables et atrophiés ; ces mandibules sous le labre... Mais oui ! tous ces attributs sont bien d'un cloporte. Comment me laisse-t-on librement divaguer dans les rues ? Qu'on éloigne les enfants ! Hier encore le fromager me fixait sans ciller. Je prends le métro, je travaille. C'est que le monde est devenu bien poli, Monsieur.

L'était-il moins au XVIIIème siècle, quand le chevalier de Jaucourt ne trouva mention que de deux exemples vivants pour illustrer l'entrée "Nain" de l'Encyclopédie ? Et Boruwlaski était de ces deux-là : a star was born. Placé très jeune sous la protection d'une comtesse polonaise, exhibé dans toutes les cours d'Europe, bientôt chouchou des impératrices et des rois dont il s'attire les grâces par un sens aigu de la flatterie, le petit Joseph sait user d'une bonne éducation. Il parle français (il rédigera ses Mémoires dans cette langue), danse, "pince la guitare". C'est bien simple : on se l'arrache, lui qu'anime une sensibilité en totale disproportion par rapport à sa taille, lui qu'une compréhension poignante de sa condition pousse à plaire comme il sied aux nantis. 

Hélas, l'amour lui fait perdre ses protections. Pour assumer ses responsabilités de père de famille, il ne lui reste qu'à exploiter le filon de son nanisme ; dans la seconde partie des Mémoires, notre gentilhomme paraît plus soucieux de citer les appuis que la noblesse lui apporte, de faire l'inventaire des cadeaux qu'il en reçoit, de louer et de remercier, plutôt que de dresser le compte réel de sa situation. Il n'oublie pas d'où dépend sa subsistance ni comment l'appeler, par un art bien dosé d'émouvoir tout en suggérant, ne serait-ce que par son attachement à se dire gentilhomme, qu'il n'est pas étranger à ces élites. On aurait trouvé moins finot que ce bougre ! Il nous fait même, pour la relation des démêlés de ses amours avec la fringante Isaline, le coup du roman épistolaire : astucieux ! follement à la mode, aussi. Et comme il se décrit bien en héros pré-romantique... 

Son récit vaut alors davantage pour ce qu'il occulte. Joseph Boruwlaski n'ajoute pas à la complaisance et n'évoque qu'en passant le fait de s'être montré pour de l'argent ; la notice en fin de volume nous en apprend davantage sur les modalités qui permettaient à tout payeur de l'approcher dans son appartement londonien à certaines heures de la journée, voire à la faveur d'une visite de commande dont le tarif était fixé par convive. Il s'attache trop à montrer combien sa sensibilité le fait homme pour souligner ce qui, aux yeux d'autrui, l'éloignerait de cette condition ; la douleur qu'il conçoit de se la voir refusée n'est évoquée qu'en d'assez rares endroits du livre. De plus, si Flammarion propose le texte de l'édition de 1788, il semble que les suivantes, celle de 1820 en particulier, relatent les péripéties hautes en couleur de notre petit bonhomme à travers la Turquie ou la Laponie - tous voyages qu'il n'a jamais effectués mais dont le récit ajoutait du relief à une existence que la seule particularité d'être d'un nain ne suffisait plus à rendre lucrative. Isaline même a disparu de ces éditions : est-elle retournée en Pologne ? Où s'est-elle enfuie ? Comment l'aurait-elle aimé ?

Joseph Boruwlaski mourut le 5 septembre 1837 à Durham, en Angleterre, à l'âge de quatre-ving-dix-huit ans. Ce n'est pas rien. Qui pourrait supporter d'être heureux si longtemps ? Et combien de nains auront connu destinée finalement si enviable ? Et aussi : combien de temps vivent les oniscides ? Tombent-ils amoureux ? Vers qui s'élèvent leurs cris de douleur ? Se souviendraient-ils seulement du moindre événement de leur vie pour le rapporter dans des Mémoires ? Bah ! Oublions tout cela...

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"C'est dans cet état de tranquillité que je passais une vie dont rien ne me paraissait devoir troubler le bonheur. J'étais bien éloigné de pressentir alors que ce sentiment délicat et tendre sur lequel je fondais l'espérance de ma félicité future dût me causer un jour des inquiétudes et des chagrins qui influeraient aussi impérieusement qu'ils l'ont fait sur le reste de mon existence."

9 commentaires:

Raphael a dit…

J'ai bien connu un marquis polonais.
Il était assez singulier.

Patrick a dit…

Voyons voir, Dracula était plutôt roumain, ce n'est donc pas ça...
Qu'avait-il de singulier, celui-ci ?

flo a dit…

Gilles de Rais n'était pas marquis, ce n'est pas ça non plus...

flo a dit…

Marie-Antoinette a bien connu un marquis polonais aussi, mais ce n'est probablement pas ça non plus...

flo a dit…

La Pompadour est une fille, ce n'est pas noté pareil -donc ce n'est pas ça non plus...

Patrick a dit…

Tu crois que c'est une contrepèterie ?

flo a dit…

heu, tu veux dire pour le marquis singulier ou la Pompadour ?

toutes ces nobilités, on s'y perd un peu, n'est-ce pas.

Patrick a dit…

"Un saint culier parmi les gonos", ça ne veut rien dire, si ?

flo a dit…

ah voui si bien sûr --mais là on est dans la plomberie, pas dans la noblesserie. Quoique. Bien des anoblis les sont devenus grâce à leurs tuyaux.