lundi 3 novembre 2008

Blaireau

Du nomadisme de mes vingt ans, j'ai conçu un certain goût pour le renouvellement des choses qui m'entourent. Quand je juge leur nombre ou leur âge déraisonnable, limite subjective dépendant de leur nature autant que d'une humeur de l'instant, je m'en sépare. Ainsi des livres, des meubles... Certaines personnes s'en montrent incapables et veulent à tout prix se prouver, par l'accumulation de traces visibles de la continuité du temps, qu'elles sont encore en vie. Les choses n'existent-elles pas déjà fort joliment dans le souvenir changeant qu'on en garde ? Et n'existons-nous pas tout autant à travers leur souvenir ? Rares sont donc les objets qui m'accompagnent depuis si longtemps.

J'ai acheté ce blaireau il y a quinze ans à la Samaritaine. Reverrons-nous un jour ce magasin ouvert ? Si je m'y perdais souvent, maugréant contre une signalétique mal fichue, je finissais bien par m'y retrouver avec ce que j'y cherchais. Dans une étroite vitrine du rez-de-chaussée, ce petit chevelu attendait que je lui invente une histoire. La vendeuse m'indiqua comment reconnaître le "monté main" à la forme de la touffe ; je la crus sur parole, puis j'ai oublié. A l'époque, les plusieurs centaines de francs qu'il coûtait constituaient pour moi un investissement. Certes son manche n'est qu'une imitation d'écaille. Malgré cette indélicatesse, il aura gagné, par son acharnement au labeur, la beauté de l'utile et je le considère amorti au centuple. J'espère encore longtemps ritualiser sa pratique et devrais prendre exemple d'un ami si fidèle et matineux.

Quant à l'animal qui donna à l'objet son nom en même temps qu'un peu de poil, je crois l'avoir souvent confondu avec le putois. Pour ce que j'en comprends, il en diffère par bien des aspects, dont ces bandes longitudinales caractéristiques qu'il porte de part et d'autre du museau. Cette confusion, que d'autres avec moi pourraient commettre, n'aide pas à honorer l'utilité et la noblesse de la chose. D'ailleurs, quelle tristesse de se voir désigné par une forme d'insulte ! Bah : certains usent bien du terme "théière" péjorativement... Et à le considérer encore une fois, il s'avère que je confondais en réalité le putois avec la mouffette. Que c'est passionnant, la zoologie...

Et qu'elle est mignonne, ma peluche ! Je la triture et m'en carresse, l'accroche cul par-dessus tête, la décroche et la hume. Quand je passe le doigt dans sa touffe à la lumière, un nuage de fine poussière blanche s'en élève, trace matérielle de toutes les épaisseurs de savon qu'elle tartina au fil des ans - toutes strates dont j'ai préservé mes mains. Et quand j'y plante mon nez, je retrouve une odeur rassurante et familière, de ces odeurs indescriptibles qu'il me semble avoir toujours connues et qui suscitent en moi un attachement profond : une odeur de propre, de cosmétique, l'odeur d'une salubrité parfaite, si intime et universelle à la fois.

Ce blaireau n'est pas la première chose que je glisse dans ma valise lorsque je pars en vacances - plutôt la dernière tant je risque d'en avoir besoin jusqu'à la dernière minute. Mais je l'y glisse assurément. Je n'emporte ni thé, ni théière ; il m'arrive d'oublier ma brosse à dents ; j'oublie même parfois de me munir d'une lecture pour le voyage. Lui jamais, et il me suit dans tout déplacement qui excède 24 heures. Son manche présente quelques rayures, témoins de l'usage intensif et régulier auquel je l'ai soumis. Il a brinquebalé dans mes trousses de toilette, je ne le repose pas toujours sur son support avec la douceur qu'il m'octroie... Il ne paraît pas m'en vouloir. Un agneau !

Si le monde basculait pendant la nuit, au matin je le trouverais là encore sur le rebord du lavabo, immuable, frais et pimpant, plus ébouriffé mais plus tangible que moi. J'ai beau vanter sa mouvance, il est bien agréable, dans un univers flottant, de conserver au moins cette certitude qui m'aide au réveil à prendre pied dans le réel.

12 commentaires:

Calyste a dit…

Pardon pour les théières!(Le mot n'est d'ailleurs pas de moi).

J'ai conservé le blaireau de mon père et tourne bien souvent autour: le jour où je m'en servirai n'est plus très éloigné sans doute.

Une très belle histoire de blaireau: La Rencontre, de Allan W. Eckert (Livre de poche Jeunesse, mais très beau à lire aussi étant adulte).

Patrick a dit…

Calyste, il m'avait bien fait rire, ce mot-là !

Merci pour la référence. ;-)

Oh ! et merci d'avoir suscité l'idée de cet article...

Anonyme a dit…

Ce texte m'a fait l'effet d'une bouchée fondante à souhait, dont je cherchais à prolonger le plaisir en relisant des phrases avant de l'avoir complètement lu. En voulant le qualifier, j'ai découvert ce verbe si parfaitement approprié: blaireauter.
Merci pour ce tableau.
Kris

Patrick a dit…

Je suis ravi que cet article ait su vous séduire !

Je pense bientôt fonder le FPTB : Front pour la Promotion de Toutes les Blaireauteries. Qui en est ? ;-)

Calyste a dit…

Le blaireau dont il est question dans le livre d'Eckert est un animal, j'avais oublié de le préciser.
Un peu plus de renseignements sur la FPTB? Jusqu'où, par exemple, peut-on aller dans la blaireauterie?
PS: statu quo à Casino!

Patrick a dit…

Dans la blaireauterie, je ne conçois pas de limites. Comme nous sommes tous le blaireau de quelqu'un, la blaireauterie s'exprime de manière intime : à chacun de la faire vivre à sa façon particulière. J'ai bien dit : TOUTES les blaireauteries ! En revanche, j'ai le regret d'annoncer que blaireautage et blaireautation n'auront pas le droit de cité. En tout cas pas chez moi. Faut pas déconner...

"statu quo à Casino!" : mais mais mais... alors, comment fais-tu ? L'angoisse m'étreint que cela m'arrive un jour...

Calyste a dit…

Tu ne trouves pas que cela ferait un joli titre pour un polar façon années soixante-dix: "Statu quo à Casino"?
Et la blaireaumanie, la blaireaupathie, la blaireaulâtrie, on peut alors? Chacun sa manière, mais pour faire front, il faut s'unir. Quels seraient la bannière, l'hymne et le signe de reconnaissance de tous les Blaireauteurs (et -trices?)?

Patrick a dit…

Blaireaumane, voire blaireaupathe, je le suis moi-même, j'aurais beau jeu d'interdire ces formes ultimes de blaireauteries. Rien de décadent là-dedans. Il faut aller au bout de nos expériences.

Une bannière ? Un hymne ? Inutile de s'en encombrer ! Chacun encore une fois pourra inventer les siens. J'ai juste, dans mon article, proposé une mascotte pour le Front, dont d'autres clichés sont disponibles sur demande, sous tous les angles possibles...

tieguanyin a dit…

Hello Patrick,

Je suppose que tu connais ce site anglais :)?:

Badger & Blade


A bientot,

Alex

Patrick a dit…

Hi Alex, merci pour le lien, je ne connaissais pas !
Le site est un peu fouillis mais les forums regorgent d'infos intéressantes et font un espace de convivialité très chouette. J'y retournerai de temps en temps.
Pour ce qui est du rasoir, je lorgne depuis plusieurs années sur le coupe-chou sans avoir encore franchi le pas : j'y viendrai, un jour !

Vanessa a dit…

Un objet mis en lumière, il en devient intime, soyeux et plein d'effluve de savon... de quoi me regarder dans la glace ce matin et avoir envie de ce "pinceau de visage"...

et j'aimerais, comme toi, pouvoir laisser derrière moi mes acquisitions... quelques livres commencent à partir, vers 60 ans, j'espère qu'ils seront de plus en plus en transhumance pour ne plus revenir... mais le reste...

une bien belle conception, nomade et fidèle à l'efficacité des objets.

Patrick a dit…

Vanessa, en lisant ton commentaire, et en relisant le premier paragraphe de ce post, je me demandais si cette attitude me caractérisait en propre ou si elle ne découlait pas simplement des circonstances de mon existence. Quel moment idéal, pour se débarrasser du superflu, sinon un déménagement ? Et avec en moyenne un déménagement par an sur 10 ans, la chose m'est devenue automatique...

(Et bienvenue !)