lundi 22 septembre 2008

La tasse


Cette tasse provient de la boutique du musée des fours à porcelaine impériale des Song du Sud à Hangzhou. Pas moins. Je l'ai vue, j'ai craqué pour ses craquelures, tout de suite aguiché par ses formes douces et cette glaçure artistement nervurée. Malgré son poids (140 grammes), je l'imaginai aussitôt à mes lèvres, pourvoyeuse des 4 ou 5 centilitres de thé qu'elle saurait contenir. Se fût-elle présentée en deux exemplaires que je les aurais achetés tout pareillement ; elle avait bien une sœurette, jumelle hélas dizygote, que le teint jaunâtre posait d'emblée en cadette souffreteuse.

C'était donc elle. Elle en a vu, du pays !

Hier, me remettant du décalage horaire, j'essaie avec bonheur mon nouveau plateau. Je l'étrenne avec un fond de Tie Guanyin qui traîne sur une étagère. Pas inintéressant, un traitement vieux jeu en fait quelque chose de bien plus structuré que ce que j'ai bu ces dernières semaines. Et me vient l'idée de déballer la tasse. Je la fais monter progressivement en température, pour observer les réactions de sa surface ; si lourde en main, elle présente des abords si fragiles... Un filet pour commencer, sous le robinet, et petit à petit, en douceur, je l'amène à l'ébouillantage. Elle ne hurle pas, tout va bien. Zou ! une rasade de l'infusion en cours. Les belles couleurs que voilà ! quelle profondeur, quels dégradés ! C'est toute ma nature contemplative qui frémit. J'y passerais des heures. Mais il faut boire ces promesses : ma main s'avance, le geste est précis, confiant, le mouvement souple. Le nez fait son timide, n'est-ce pas gentil ? Et voilà : en bouche, totalement fluide, la liqueur a perdu non seulement ses arômes, mais une bonne part de sa structure - froid, plat comme le delta du Yangzi.

Bigre. Ai-je le coeur bien net, dans cette affaire ? J'ai tenté ce soir un comparatif sur un cuit "facile", la Fu Hai 2000 de Teamasters. Eh ! bien oui, quoi : doux mais nourrissant, simple, assez mignon tout de même. Et puis flûte, le thé importe peu, c'est d'une impression comparée de la liqueur en bouche qu'il s'agit là. Pêle-mêle sur la photo : à gauche une tasse achetée à la M3T dès mes premiers pas et à laquelle je reviens sans cesse, au fond une petite coupe en céladon de TM et la traîtresse, la perverse au premier plan. Dans la première tasse, la liqueur est vive, précise. C'est aussi dans celle-ci qu'elle reste chaude le plus longtemps. Dans la seconde, elle gagne en douceur, un velouté que j'aime assez. Le contact sur la lèvre est beaucoup plus sensuel, aussi : ma préférée. Et dans la troisième... dans la troisième, encore une fois, il ne reste pas grand-chose. Autant dire rien.

Dans ses rainures profondes s'abîment les qualités de ce qu'on y verse. Elle broie, elle mâche ; j'ai la sensation bizarre que cette tasse boit à ma place. Au regard de ce thé, je blêmis d'imaginer par quel massacre elle abattrait les références les plus précieuses à mes yeux. Pauvre de moi ! je la trouve encore bien belle, la coquine. Qu'elle parle : comment justifier une telle froideur, un tel manque de générosité ? Silence. Allez, je m'y résous : elle ne m'aime simplement pas. 

16 commentaires:

Stephane a dit…

Bienvenu de retour!

Essaie de tapoter ton doigt contre ta tasse. Je pense qu'elle sonne moins aigüe que les 2 autres. Cela indiquerait une température de cuisson plus basse. En effet, pour mieux controler les effets visuels sur la coupe, le potier a probablement utilisé une temperature plus basse. Je pense que c'est là qu'il faut chercher la cause à ce problème de perte de saveurs de ta nouvelle coupe.

Patrick a dit…

Effectivement Stéphane, la tasse chante peu : plutôt poc-poc que ding-ding...
C'est dingue.

Sacha a dit…

J'ai toujours dit qu'il faudrait essayer les objets avant de les acheter... J'ai déjà été moi aussi fort déçu par des tasses ou théières splendides de potier ou d'artisans mais dont la liqueur sort platte et terne. C'est fou qu'on puisse constater cela, il y a des gens qui ne se poseraient pas la question et qui ne verrait même pas la différence!

T.alain a dit…

Elle est pourtant si belle...

Patrick a dit…

Je la garderai pour le plaisir des yeux. Et pour les alcools forts (?)...

flo a dit…

cuite à une température relativement "basse" mais avec une glasure ou un émail uniforme, elle aurait pu être ok (en dehors de cela il y aaussi une question d'épaisseur des parois et de forme, l'ergonomie influant sur la répartition de la liqueur donc des arômes et sur le maintien de la température)

Là apparemment, les craquelures donnent à boire à la matière... si en plus elle est peu profonde et d'un diamètre relativement important, la surface de contact avec l'air est optimale, et ça fuite le camp par le bas par le haut...

Bon, elle est très jolie cette tasse : c'est déjà pas mal. Le Chapelier Fou d'Alice avait une demi-tasse de thé : te voilà doté d'une non-tasse à thé ;)

(qui ferait une très bonne tasse apotropaïque, vu ses qualités techniques)

btw, superbes et magnifiques tes photos ! ce beau voyage me réjouit pour toi

Patrick a dit…

Oui, mais j'ai vraiment du mal à conceptualiser tout ça. Que les pertes thermiques par le haut (ou par le bas) y refroidissent très vite la liqueur, c'est un fait. Mais même en buvant immédiatement, c'est déjà fantomatique. Instantané. De plus, si la glaçure est effectivement craquelée en profondeur et "donne à boire à la matière" comme tu le dis joliment, la quantité absorbée par la tasse est infinitésimale et je siffle tout de même la plus belle part ! Mais non, la ségrégation est qualitative, pas quantitative : je ne comprends rien à ce que je bois. J'y pers mon latin.
Reste la forme. Que les arômes semblent perdus pendant l'acte de boire, car trop éparpillés sur une aire si large, je le comprends, mais en gardant le thé en bouche, quelque chose devrait en revenir par l'intérieur, et en rétro-olfaction. Là, non.
T'as des tuyaux ?

("Apotropaïque" : super, ce mot ! Hop, je te le chipe...)

flo a dit…

Voyons voir. Que peut-il bien se passer ?

> pendant que tu verses, les "rainures" peuvent absorber. La surface de contact étant étendue, d'autant plus est absorbé.

> l'absorbtion est quantitativement limitée : en revanche, il est pensable que les molécules aromatiques soient absorbées de façon significative.

> autre hypothèse : le matériau de la glasure/émail neutralise aromatiquement. Tous les matériaux ne sont pas faits pour optimiser le rendu aromatique. Tu as certainement fait l'expérience du vin dans un gobelet ou du café dans une tasse en inox : ça ne va pas du tout. Il est possible qu'un truc de ce genre se produise --car, finalement, même l'absorbtion finirait par être limitée après quelques usages (et puis toutes tasses craquelées ne produisent pas cet effet). Tiens, une idée : verse du thé bien concentré (un thé rouge infusé fort par exemple), couvre la tasse et laisse reposer une nuit. Après ce temps, tu sens et goûtes. Si ça n'a goût que d'eau ou si ça goûte quelque chose qui n'est pas le thé, ça peut bien vouloir dire que c'est le matériau de la glasure qui est en cause.
Tu peux aussi tenter de verser dans la tasse de l'eau bouillante, que tu laisses tiédir ; tu sens et goûtes. Si ça goûte autre chose que de l'eau, c'est un indice que le matériau relargue (en revanche si le goût est idem que de telle eau dans une autre tasse, ça ne signifiera rien de spécial, sans arômes tu ne seras pas renseigné sur une éventuelle "neutralisation" aromatique).

(j'aime bien apotropaïque aussi, et tant de choses auxquelles nous nous attachons le sot peu ou prou... un bout de texte dans Le Temps du Thé le met très bien en scène, et quoique connaissant le mot, c'est en le lisant dans ce contexte qu'il m'est vraiment entré en tête et qu'il s'est mis à me parler de près).

T.alain a dit…

Je serais d'avantage poussé à croire que l'émail interfère chimiquement avec le thé,en dehors ou en plus de problèmes liés à la forme propre de la tasse

Patrick a dit…

Oui, l'effet me paraît trop saisissant (j'ai un témoin !) pour n'être que physique, il y a sans doute un peu de chimie là-dessous...
L'idée du test du thé fort laissé longtemps dans la tasse me plaît bien, Flo. Je vais m'y coller !

ginkgo a dit…

très intrigant comme problématique !! car normalement la porcelaine se cuit à haute température ...mais c'est vrai que si on ne connait pas l'artisan ou la manufacture (type de four) tout peut être possible. A voir sur l'image l'émail semble très épais .De plus la forme du bol , l'épaisseur des parois peuvent jouer sur ces paramètres de "perte" . je bois dans des bols de toutes sortes de formes et de hauteurs , avec des émaux craquelés ou non mais les différences de saveurs sont "rendues" même si les goûts peuvent varier. On dirait en effet une sous-cuisson comme des terres de basse température qui ne sont pas "denses" , ça me pose question aussi cette histoire (il me faudrait toucher le bol pour en dire plus )

Michel a dit…

Un article très interessant!!

Cela fait 2 ans que je me penche sur cette question. la relation forme, densité, et materiau utilisé influe énomément sur l'infusion. La tasse M3T est superbement pointu comme rendu mais a une 'froideur industrielle', celle de teamasters est aussi en porcelaine, la tasse TM (imagine la sans glasure) est fine, mais sa glasure est plus épaisse que celle 3T, ce qui arondi le goût, bien pour les thés torréfiées, et elle est un peu plus charmante .

Ta tasse chinoise est peut etre issue d'un four 'dragon' et pas toutes les pièces sont obligatoirement monté à 1280°. Je pense que Ta coupelle n'est pas faite en porcelaine mais en grès.
Utilise là pour du shou ou pour y placer le thé avant la dégustation.

Patrick a dit…

Ginkgo et Michel, je suis ravi que cette question vous interpelle ! Je continue à tester la tasse pour confirmer mes impressions - ce soir avec un peu de Beauté Orientale. Pas dès la première infusion, faut pas déconner ! mais à partir de la 4ème. Par rapport au zhong, la chute de température est vertigineuse (malgré une surface de contact à l'air équivalente) et le rendu paraît assombri. C'est moins dramatique que ce que je craignais au vu de mes premières expériences, mais c'est net.

Ginkgo, "l'émail" semble effectivement épais. Je souligne qu'il est très lisse au toucher sur les bords externes, mais que les craquelures sont discernables au doigt à l'intérieur de la tasse. De là ma crainte de voir le revêtement se déliter complètement au premier ébouillantage.

Michel, je me retrouve complètement dans ta description du rendu du thé dans la tasse M3T et dans celle de TM : un truc très analytique pour la première, plus arrondi pour la seconde, idéale pour les thés torréfiés. C'est exactement cela ! Je trouve la seconde un poil plus sexy. Quant à l'utilisation possible de ma tasse, je retiens l'idée de l'accessoire de présentation. Je l'ai testée avec 2 cuits et n'ai pas aimé le résultat... En attendant : porcelaine ou grès ? température de cuisson ? Je m'en veux de ne pas avoir davantage d'infos sur cet objet - je crois que la vendeuse de la boutique n'aurait de toute façon pas pu m'en dire beaucoup plus.

Juste une question de vocabulaire : je ne fais pas bien la différence entre émail, engobe, glaçure, voire "glasure" (terme employé par certains ici mais que je ne retrouve nulle part). Techniquement, y en a-t-il une ? L'engobe semble se caractériser par une forte teneur en argile. Mais émail et glaçure ?

ginkgo a dit…

Je suis ravie de lire que Michel fait des tests comparatifs des formes et matériaux pour les bols car moi aussi je creuse le sujet sans trop me prendre la tête mais avec 1 vif intérêt !!!J'ai aussi 1 petit a priori pour le zong où je ressens cette froideur industrielle et cela m'empêche de bien apprécier mes infusions qui me semblent alors trop "laboratoire " ...il me faudrait vivre cela avec d'autres dans 1 climat convivial pour briser mes impressions...
Bref, au sujet de l'engobe : il s'agit de terre colorée par des oxydes ou non et qui se met sur le tesson pas encore cuit quand la pièce est en cours de séchage (avant la première cuisson qui se fera vers 980° environ). Les poteries du bassin méditéranéen utilisent cette technique donc plutôt pour des terres qui seront cuites + bas que le grès ou la porcelaine. ( Mais on peut aussi utiliser cette technique pour les grès et porcelaines). Ensuite , à la deuxième cuisson on pose un émail transparent.
Donc l'émail ou la glaçure est une couverte qui se pose après la première cuisson . Il peut être transparent ou coloré , mat, brillant , satiné, craquelé etc. etc.
Pour les terres de basse température, sur un engobe, il va rendre la pièce étanche.
je ne sais pas si c'est plus explicite ---??!!

Patrick a dit…

Ah ! mais si, je trouve ça bien plus clair : merci Ginkgo !!

Patrick a dit…

Ce comparatif "tasse M3T" et "tasse céladon TM" me rappelait vaguement quelque chose. J'ai trouvé ! Jeancarmet l'évoquait dans le premier épisode de sa vidéo du 5 juin 2007 (dans les archives de Pu-Erh & Yixing, pour ceux qui en ont l'accès, ou ).