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jeudi 20 mai 2010

L'Année Chopin

Et ce Chopin alors, qu'a-t-il donc de si particulier ? Je dirais d'emblée un sens mélodique hors du commun, joint à une sonorité reconnaissable entre mille, celle d'un sentiment sincère, sans mièvrerie. Ce n'est déjà pas mal ! Les mélomanes lui préfèrent souvent Liszt, plus romantique quand romantique et qui aura au cours de sa plus longue existence expérimenté des langages musicaux extrêmes, littéraires, évocateurs et intellectuels, mystiques pour finir, dans une quête du sens qui prit le pas sur la quête formelle, ou qui la soutint au plus loin. Qu'importe : j'aime Chopin, qui me semble valoir qu'on lui consacre une petite année de temps en temps.

De son œuvre, je me dispenserais toutefois d'une exploration exhaustive. Une écoute de ses Chansons ne m'a pas donné la forte envie d'une seconde visite. On trouve en revanche des pépites dans les Ballades, les Nocturnes... Et dans tout cela, le cycle des Préludes occupe une place à part. Je me suis souvent demandé s'il était donné à chacun de les apprécier ou si les pianistes n'en développaient pas une fréquentation forcément biaisée. C'est que l'hétérogénéité, d'atmosphère et d'accessibilité, de durée aussi, fait du cycle un ensemble étrangement disparate, plutôt mal fagoté. Cette diversité permet au pianiste amateur d'y revenir, d'y trouver toujours une pièce intéressante à étudier, d'une difficulté à sa juste mesure à tel moment de sa formation. Leur pratique les rend indispensables. À moi qui n'ai pas touché un clavier depuis mes vingt ans, deux ou trois de ces pièces me reviendraient sans doute facilement dans les doigts. J'essaierai un jour.

Ainsi du Prélude n°4 que j'ai même retrouvé dans les recueils de partitions de mon arrière-grand-mère quand on ouvrit enfin la maison, au-dessus du vieux piano et son cadre en bois travaillé par des décennies d'humidité, entre un Quadrille des Lanciers et quelque valse à la mode parmi la bourgeoisie rurale de la troisième république. Ce prélude porte aussi en une séquence joliment lisible le sens du film Five Easy Pieces : sa simplicité, sa facilité d'exécution, par opposition au sentiment profond que suscite son écoute, traduit mieux qu'un discours les heurts et les antagonismes internes aux personnages. Dans ce cycle, d'autres morceaux passent pourtant pour les plus difficiles qui soient...

Ce n'est pas le cas du Prélude n°15, qui me reviendrait peut-être de la même façon. Mais si, vous le connaissez ! Il s'est gagné un sobriquet : "la goutte", "d'eau" ou "de pluie", plus ou moins relayé dans les éditions. Le surnom viendrait de George Sand elle-même, témoin de la composition du morceau et qui compara dans une lettre l'itération sans fin du fameux la bémol à la chute d'une goutte. Je crois me souvenir qu'Alfred Cortot citait l'anecdote dans l'édition commentée qu'il proposa des Préludes et sur laquelle je les déchiffrais. J'appréciais beaucoup ses analyses, exprimées dans une langue désuète et savoureuse. Je n'ai plus de piano, ni ces partitions, ni les commentaires de Cortot sous les yeux pour vérifier l'exactitude de ce que j'avance. Cela n'a aucune importance, d'autant que ce sous-titre idiot impose son image concrète à une musique qui n'est pas descriptive.


Une musique si peu descriptive qu'on y entendrait l'eau constamment, de laquelle confectionner le meilleur thé. Je m'amuse souvent de ce qu'un thé particulier ne m'évoque rien, quand tout l'évoque au contraire, en abstraction. Je bois un thé : je ne recherche pas d'emblée les associations qui me permettront d'en analyser la richesse. J'entends telle musique, je pense à tel film, tel personnage, ou conçois tel sentiment : cela me renvoie au thé. Ici tout y concourt. Ça frémit dans la bouilloire et le Prélude n°3, les bouillons indiquent la bonne température par leur taille exacte au n°5. Le thé infuse le temps du n°7, tout évocations et promesses, pour s'égoutter par traits de la théière au rythme du n°10. Les parfums explosent dans le n°12 et la tasse à sentir : place à la rondeur, l'équilibre des saveurs du n°17, soutenu par les accords sombres d'un n°20 qui vient structurer l'ensemble. Avec l'explosion du final et le n°24, dans la longueur le thé enfin inscrit sa note propre, sa note ultime :


un ré.

dimanche 27 septembre 2009

Images d'un été

Thé d'orage à Paris.


Une chambre à la campagne (étude en vert et verticales),


avec vue sur mouche.

mardi 14 juillet 2009

Vieux souvenirs de thés chinois en Chine (pour Denis)

Tie Guan Yin (?) à Tongli.


Au Musée du Thé de Hangzhou : mate la galette !


Jardins de thé à Longjing.


Longjing à Longjing.


Taiping Houkui (ou Huangshan Maofeng ?) à Hongcun.
Le plus sapide.


Qimen à Hongcun.
Il s'agit d'une rondelle d'orange confite plutôt que de citron.


Longjing à la source du Tigre Surgissant, Hangzhou.
Le plus insipide. Merveilleuse eau.


Pop-corn (pourquoi pas ?) et Ali Shan (pourquoi pas ?) à Shanghai.

Bon, ces thés à eux seuls ne valaient pas le voyage.
Mon péché mignon :

Cœurs de lotus au sucre, arrosés de Grand Dragon.
Car les Chinois se mettent à produire du vin. Nous avions croisé un jeune chinois francophone qui revenait de France, où il avait suivi des études en culture viticole. Attention !

lundi 4 mai 2009

George et moi (pour Flo)

Ils ne déboulent pas dans nos vies avec fracas. Si leur arrivée s'accompagne d'un léger gong, c'est que nos cœurs tressaillent ; eux n'ont rien fait, rien dit. Ils s'imposent dans la discrétion. En voici un qui entre ; avec le naturel de l'élégance véritable il trouve sa place aussitôt. On croirait l'avoir toujours croisé là, toujours vu sur l'étagère, sur la table, dans nos mains. L'anse se déploie avec évidence, pas trop exubérante, pas timide non plus, si parfaitement apte à équilibrer ses proportions. Le bec n'en fait pas des tonnes. Dans les pleins et les déliés on relève un je-ne-sais-quoi d'insoucieux, de démodé. À quoi tient la séduction ?

Vendredi, nous avons été présentés. Je l'ai emmené au cinéma. Le temps de le déposer chez moi pour ressortir aussitôt - le lendemain je l'ai retrouvé là comme s'il ne s'était pas ennuyé une seconde en mon absence. Je lui ai proposé un Beauté Académique 2 parce que j'en avais envie. Alors ? Est-ce que ça lui disait ? Et nous voilà lancés dans l'affaire, eau frémissante et multiples tasses sur un plateau, toutes choses que tout le monde connaît dorénavant par cœur. Mon corps trahit son contentement par des détails. Si le thé me paraît bon je souris comme un âne. Tandis que nous sifflions une première rasade, je souriais déjà - d'une expression plus appuyée, plus niaisement béate encore sur le deuxième passage, modèle d'équilibre et de densité, mêlant douceur et profondeur, quelque chose comme cela, peut-être : 

.

Le voilà d'emblée qualifié pour les quarts de finale. On s'y attendait, non ? Mais il ne suffit plus maintenant d'arborer sa permanente et sa fossette. Dans certaines épreuves l'afféterie ne fait pas illusion. Plus question de pose, le mérite exige des démonstrations plus formelles. 

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À ma gauche : Simone, "entrée de gamme" née sous X il y a cinq ou six ans. À droite : George Abitbol, tout pimpant dans son cachemire Yamamoto. Chargés tous deux en proportion de leur contenance du même Beauté Académique n°2. Pour ce duel, les durées de chaque round s'entendent équitablement : un temps de parole à la seconde, nulle contestation possible.


Avant l'issue du premier tour, les arbitres s'inquiètent. La verse de Simone s'avère nette et rapide quand George affiche une débonnaireté inattendue. Ses nerfs tiendront-ils la distance ? La première a vu passer des Tie Guan Yin ces derniers temps. Ces deux éléments joints laissent espérer une liqueur plus florale à gauche - pas du tout. La différence se dessine dans la subtilité : on devine une liqueur plus huileuse à droite, plus onctueuse, surtout légèrement plus verte. S. ajoute : "quelque chose de terreux". Pour moi, de plutôt vif et métallique. Des culottages si disparates doivent s'exprimer quelque part là-dedans. Dans tous les cas, cela ne joue d'abord au désavantage ni de l'un ni de l'autre.

Aux deuxième et troisièmes rounds, les juges s'amusent à affiner à l'aveugle leurs impressions. Même si la statistique n'est pas représentative, 100% de bonnes identifications les rassurent quant à l'objectivité des écarts de points relevés. Définitivement plus de vivacité à droite. Sur une liqueur très chaude, Simone manifeste d'emblée un caractère plus suave et flatteur. Mais que la température s'adoucisse et bien vite George joue sa partition avec une délicatesse tout en nuances. Les détails ressortent avec davantage de profondeur. Cela rend ses interventions un peu plus intéressantes - un peu plus équilibrées, aussi.

C'est drôle, exprimer des différences, les identifier et les énumérer, c'est déjà trop durement parler. Dire : "plus ceci" ou "davantage cela" dépouille complètement l'autre partie de la qualité évoquée, alors qu'il ne s'agit que d'une gradation subtile et nuancée, non d'un truchement sans équivoque des caractères. Cela me rappelle les compétitions de gymnastique de haut niveau où les juges, pour une note sur 10, ne donnent des évaluations qu'entre 9,7 et 9,9. Une échelle exponentielle permettrait-elle de mieux séparer les composantes, comme par chromatographie ? Là où les nombres, sur une échelle linéaire, échouent à traduire une réalité multidimensionnelle, la langue - la mienne en tout cas - n'y réussit qu'à peine plus élégamment. Voilà par exemple pourquoi je ne propose jamais de notes de dégustation, n'ayant toujours pas trouvé, après plus d'un an, comment parler du thé ; voilà également pourquoi je laisserais plus volontiers les analogies musicales (telle cantate pour un vieux sheng, tel pièce de Rameau pour un Rocher) traduire les émotions que le thé suscite en moi.

Quoi qu'il en soit, les juges ont statué. Quelque peu fatigués de l'attention soutenue dont la tâche les oblige à faire preuve, ils coupent à l'essentiel : pour le final, on monte directement à une poignée de minutes sur la cinquième infusion. Je ne comprends pas quelle pendule Simone en profite pour nous chier dans l'intervalle. Elle s'énerve toute seule, agressive, prête à mordre. S. ne s'en offusque pas comme moi mais reconnaît sans hésiter où porter sa préférence. George, lui, n'a rien perdu de son flegme. Well done

Mais les épreuves ne sont pas terminées...


jeudi 9 avril 2009

lundi 10 novembre 2008

L'automne




Tombent les feuilles, tout tombe avec elles.

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Je nuancerais la liste des thés de saison proposée par Raphaël à ma manière. Par ces climats, je me méfie des Wuyi comme d'une peste. Les traîtres, sous des airs de vous échauffer la gorge, paraissent devoir durablement m'abaisser la température corporelle. Ils me terrassent, m'abandonnent sur le carreau grelottant et affamé, fébrile encore longtemps après les avoir ingurgités. Et pour m'en relever, j'ajouterais le Bai Hao. Dans ses versions les plus oxydées, le réconfort qu'il m'apporte me fait sourire et redresser la tête ; dans ses versions délicates et capiteuses, il éveille la nostalgie des fleurs d'un autre temps : ni tout à fait là, ni complètement ailleurs.


Ah ! les jolies saisons intérieures. Quel plaisir de trouver le thé auquel les accorder. 

lundi 29 septembre 2008

Un arbre

Qu'on prononce le mot "table" et j'en vois une : la table archétypale, symbole de toutes les autres. Qu'on prononce le mot "arbre" et dorénavant, l'image de cet arbre s'imposera peut-être à mon esprit. Les autres, en conservant leurs caractéristiques, lui ressemblent un peu. Un tronc, des racines, des branches... tout y est.

Quantité de choses ne suivent pas cette règle, et des plus essentielles à ma vie. Sur bien des concepts je ne place aucune image. Ainsi le mot "thé" pour beaucoup évoquera le sachet suspendu au bout d'une ficelle, qu'on trempe quelques secondes dans une tasse d'eau chaude pour la colorer. De mon point de vue, quelle serait la forme conceptuelle première, irréductible, du thé ? Je n'en vois pas. Je n'arrive pas à le penser.

Je ne pense pas davantage l'amour et l'amitié, la beauté, l'art et l'ennui... Toutes choses qui prennent des formes si singulières et si diverses que je ne leur connais pas de modèles.

Par ailleurs, les images que je façonne évoluent au gré des humeurs et j'autorise volontiers qu'on les démolisse. Ma "maison" aurait pu encore longtemps se réduire à ce fauteuil où je m'assoupis, bois, lis - dans cet ordre de priorité. Il aura suffi d'une soirée pour que ces repères se transforment. Les lieux se voient dorénavant investis d'un supplément de chaleur : je remercie mes amis d'avoir en un éclair fait de ce "chez moi" un endroit autrement plus convivial et d'avoir décongelé la conception que je m'en faisais. 

lundi 22 septembre 2008

La tasse


Cette tasse provient de la boutique du musée des fours à porcelaine impériale des Song du Sud à Hangzhou. Pas moins. Je l'ai vue, j'ai craqué pour ses craquelures, tout de suite aguiché par ses formes douces et cette glaçure artistement nervurée. Malgré son poids (140 grammes), je l'imaginai aussitôt à mes lèvres, pourvoyeuse des 4 ou 5 centilitres de thé qu'elle saurait contenir. Se fût-elle présentée en deux exemplaires que je les aurais achetés tout pareillement ; elle avait bien une sœurette, jumelle hélas dizygote, que le teint jaunâtre posait d'emblée en cadette souffreteuse.

C'était donc elle. Elle en a vu, du pays !

Hier, me remettant du décalage horaire, j'essaie avec bonheur mon nouveau plateau. Je l'étrenne avec un fond de Tie Guanyin qui traîne sur une étagère. Pas inintéressant, un traitement vieux jeu en fait quelque chose de bien plus structuré que ce que j'ai bu ces dernières semaines. Et me vient l'idée de déballer la tasse. Je la fais monter progressivement en température, pour observer les réactions de sa surface ; si lourde en main, elle présente des abords si fragiles... Un filet pour commencer, sous le robinet, et petit à petit, en douceur, je l'amène à l'ébouillantage. Elle ne hurle pas, tout va bien. Zou ! une rasade de l'infusion en cours. Les belles couleurs que voilà ! quelle profondeur, quels dégradés ! C'est toute ma nature contemplative qui frémit. J'y passerais des heures. Mais il faut boire ces promesses : ma main s'avance, le geste est précis, confiant, le mouvement souple. Le nez fait son timide, n'est-ce pas gentil ? Et voilà : en bouche, totalement fluide, la liqueur a perdu non seulement ses arômes, mais une bonne part de sa structure - froid, plat comme le delta du Yangzi.

Bigre. Ai-je le coeur bien net, dans cette affaire ? J'ai tenté ce soir un comparatif sur un cuit "facile", la Fu Hai 2000 de Teamasters. Eh ! bien oui, quoi : doux mais nourrissant, simple, assez mignon tout de même. Et puis flûte, le thé importe peu, c'est d'une impression comparée de la liqueur en bouche qu'il s'agit là. Pêle-mêle sur la photo : à gauche une tasse achetée à la M3T dès mes premiers pas et à laquelle je reviens sans cesse, au fond une petite coupe en céladon de TM et la traîtresse, la perverse au premier plan. Dans la première tasse, la liqueur est vive, précise. C'est aussi dans celle-ci qu'elle reste chaude le plus longtemps. Dans la seconde, elle gagne en douceur, un velouté que j'aime assez. Le contact sur la lèvre est beaucoup plus sensuel, aussi : ma préférée. Et dans la troisième... dans la troisième, encore une fois, il ne reste pas grand-chose. Autant dire rien.

Dans ses rainures profondes s'abîment les qualités de ce qu'on y verse. Elle broie, elle mâche ; j'ai la sensation bizarre que cette tasse boit à ma place. Au regard de ce thé, je blêmis d'imaginer par quel massacre elle abattrait les références les plus précieuses à mes yeux. Pauvre de moi ! je la trouve encore bien belle, la coquine. Qu'elle parle : comment justifier une telle froideur, un tel manque de générosité ? Silence. Allez, je m'y résous : elle ne m'aime simplement pas. 

mardi 15 juillet 2008

Paris-Taipei

Le colis m'est parvenu sans encombre. Je l'ai ouvert, en ai consciencieusement examiné le contenu : deux petites jarres croquignolettes et du thé... du thé... Mais je ne me jette pas déjà sur ces fraîcheurs, j'en profite au contraire pour revenir vers les références que j'ai délaissées cette année. Manière de ne pas céder à la fébrilité. Je me les remémore et, avec le recul, les considère sous un nouveau jour.



Stéphane lance un concours de Cha Xi. Diantre, je ne suis pas un élève très assidu, il me faudrait bachoter. Et pas de vacances avant un bon bout de temps. En image et en musique, voilà juste un aperçu de ce à quoi ressemblait mon laps de thé ce soir.

jeudi 10 juillet 2008

Qui nous réchauffe





King Arthur - extrait de l'acte III
H. Purcell

lundi 7 juillet 2008

Funny Pu au Bizan

Entre deux plats d'un kaiseki parfait, son parfum l'a trahie. Elle est arrivée dans son écrin de laque noire et sa présence m'a tout de suite interloqué. Jusque là, avant de goûter, je me disais : "bien sûr...", jouais les blasés et ne m'extasiais qu'après avoir porté le mets en bouche. Alors, au milieu de ce repas d'un classicisme impeccable, pour moi révolutionnaire sans sembler y toucher, la franche surprise émergea là où je l'attendais le moins.

Si c'est l'odeur du miso, je n'en avais jamais goûté. Pas grand-chose à voir avec les bouillons insipides servis d'habitude, dans lesquels on pêche les dés de tofu parmi les algues qui s'agrippent aux baguettes. Là, le parfum, d'une force peu commune, me paraissait résolument capiteux. Et ce n'était pas l'effet du saké à la prune bu en apéritif, ni du bordeaux blanc qui glissait doux sur les sushis... J'ai soulevé le couvercle du bol et l'ai porté à mon nez, comme celui d'un zhong, avec l'impression de humer un sheng en train d'infuser. Aux notes de cuir et de marée s'ajoutait un petit quelque chose d'indéfinissable qui, sur le coup, me ravissait.

Pour en avoir le cœur net, j'ai le surlendemain déballé la Yi Wu 2003 de Teamasters qui sommeillait depuis des mois dans mon tiroir. J'ai été surpris par la douceur, la suavité, le fruité d'abricot de sa liqueur. Sa verdeur n'avait rien d'agressif, son velouté et sa fraîcheur se prolongèrent joliment dans les fruits que nous avons mangés peu après. À cause de ma frilosité, je l'avais même trop peu dosée. Qui l'aurait cru ? Serais-je en train de me transformer en amateur de Sheng ? (Ou en Harris Glenn Milstead ?...)

En tout cas, j'ai constaté que cela ne ressemblait pas à la soupe du vendredi. Qu'importe ! j'ai vérifié que le plaisir du Pu Er ne m'était pas refusé, multipliant par deux mes sources de satisfaction du week-end : un excellent thé, précédé d'une soupe étonnante au Bizan. Dans ce restaurant, j'aurai en outre découvert comme l'art culinaire peut transfigurer l'idée même du beignet de crevettes, qui s'avère parfois autre chose qu'une boulette saturée de friture rance. J'en témoigne.

Entre ces deux épisodes, au cours d'un autre dîner fait de veau et de carottes à la crème fondantes et délicieuses, la conversation porta un moment sur l'éducation du goût. Le goût demeure pour moi une chose si mystérieuse, son éducation me paraît relever du miracle ou de l'imposture, au mieux de la chance. Sans toujours pouvoir l'expliquer, je désigne tel plat, telle préparation comme "meilleure" que telle autre, mais me montre en même temps capable d'apprécier les choses les plus insensées. Sans les opposer, je perçois dans le "c'est bon" et le "j'aime" une différence de nature. Peut-être trouve-t-on bon en esprit quand on aime avec le corps... En matière de thés (et de misoshiru !), cet écart, en revanche, s'est chez moi totalement résorbé.

mardi 27 mai 2008

Vaisseaux



"Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d'effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j'ai de grands départs inassouvis en moi."


Vaisseaux, nous vous aurons aimés... - L'Horizon Chimérique.
J. de La Ville de Mirmont, musique G. Fauré

mercredi 21 mai 2008

La compagnie

C'est rigolo, ça finit toujours quand même par me manquer...

samedi 10 mai 2008

Les demi-saisons du thé

J'évoque peu le thé depuis mars. La Poire s'avarie. Je devrais l'épousseter, lui refaire une jeunesse. La Poire, c'est moi ! Comme Philippe et Bertrand, qui l'indiquent en commentaire du dernier article de la Galette, je traverse une période "sans". Je ne m'inquiète pas outre mesure ; il y en a eu, y en aura d'autres, et j'abdique à résoudre l'énigme de ces cycles.

À la fin d'un hiver de dix mois, les beaux jours me convainquent à peine. Je ne veux pas m'y laisser prendre à deux fois, après l'expérience d'un été désastreux l'an passé. Que croire ? Comment se reposer ? Quelques jours de vacances auront sans doute amorcé quelque chose.

Pourtant je continue à boire du thé de temps en temps. En grande théière le plus souvent. Ou au boulot, quelques feuilles jetées dans une tasse en terre, au plus simple. Hier j'ai été saisi, à la terrasse d'un café, d'une envie de cigarette. Je suis rentré me faire un thé - trop incertain, en tout point réfutable, mais qui valait mieux de toute façon que de céder à cette pulsion morbide. Peut-être faut-il cela, un jeûne de demi-saison pour se laver des toxines puis réapprendre les gestes. Et goûter ainsi doublement la fraîcheur des références d'un printemps déjà là. 

jeudi 6 mars 2008

"Capture/Release" - The Rakes

Les soirs de répétition, les Sept Dernières Paroles du Christ me laissaient dans un état proche de l'apoplexie. Les architectures de Haydn, ses tempi pénétrés, la subtilité des changements de ton, le climat introspectif d'une œuvre écrite pour la méditation, enfin la folle gaieté du sublime et la concentration qu'elle exige, après ces deux heures que j'endurais tassé contre mes camarades à la tribune de notre chapelle minuscule, finissaient toujours par avoir raison de mon enthousiasme pour l'existence. Imaginez un uppercut tourné au ralenti : au final, je m'effondrais tout de même bien au tapis ! Le Terremoto conclusif me bousculait un peu mais passait, pour le coup, en un souffle. Mes dernières forces, je les employais à en compter les mesures pour ne pas manquer les départs et j'émergeais de cette application laborieuse épuisé et ahuri - ahuri, la fadeur en bouche, saturé du beau, mais non désespéré : je savais détenir un efficace remède de grand-mère, quelque chose qui tenait dans la poche, frais, sensuel, immédiatement revigorant, plus dynamisant qu'un gel-douche à l'argousier, plus excitant que le bois bandé, et qui me renvoyait aussitôt dans le monde matériel. Tous les mardis à 23h dans le métro, sur le chemin de retour vers mon taudis, je m'en oignais les oreilles et poussais le volume de mon iPod.


Pourtant, quoi d'innovant, de particulièrement imaginatif dans cet album ? A propos de grand-mère, il s'agit bien ici de faire du neuf avec du vieux et de remettre le rock d'avant-hier au goût du jour. Quand c'est réalisé proprement, sans s'emporter, peut-être sans grande distinction mais avec une maîtrise évidente, j'adhère. Les puristes y verront un punk-rock dévoyé, très hype, qu'on imagine volontiers échappé d'une cave où se retrouve une bande de copains à Versailles plutôt qu'à Trappes... The Rakes chantent d'ailleurs les préoccupations existentielles d'une classe moyenne fatiguée, pas trop intellectuelle, qui file au pub pour une bonne bière après le boulot - finalement assez loin du "no future" de la belle époque. Aussi propre sur lui soit-il, "Capture/Release" (suivi d'un "Ten new messages" qui appliquait plus poussivement la même recette-fraîcheur) propose une succession de titres francs du collier, honnêtes et sans bavure.

Comme avec certains  : malgré (ou grâce à) sa facilité, je me surprends à y revenir mais y reviens avec plaisir.

mardi 4 mars 2008

Eros et Agapè

Du plaisir qui marqua mes premières initiations, je dirais qu'il dérivait d'un contact au végétal铁观音 et 翠玉 tout d'abord. Je parle du plaisir qui suscite le "j'en veux plus" et invite à approfondir la pratique. Je le retrouve aujourd'hui, avec davantage de relief et brodant sur des motifs différents, dans la compagnie des 单丛. Pourtant, au citadin que je suis, les références à la nature n'évoquent, au mieux, que la peinture de paysages. On trouve plus odoriférant qu'un Corot. Ma notion du végétalqu'on érige paraît-il en un règne, demeure assez vague. Je hume sans émoi les poireaux du marchand qui me regarde en oblique, et mes phalaenopsis exhalent un gigantesque rien, très pictural par conséquent. Autant que mon kentia, du pot duquel s'est échappé l'autre jour un lombric : je l'ai affronté sans défaillir, je pense être paré pour la jungle amazonienne. Certaines huiles essentielles que je possède, vestiges d'une lubie, aussi volatile que ses supports, pour l'aromathérapie, m'en donne parfois une image saturée. Ah ! le temps où je mettais en marche les diffuseurs électriques, où je me réfugiais dans le bureau quand je souffrais du foie, dans la cuisine en cas de maux de tête, pour finir avec le tournis et l'envie de vomir... Ce végétal des premières évocations, je devais l'idéaliser largement. Reste que si je souhaitais dégoter une fleur parfumée, j'aimerais qu'elle sente précisément cela : par exemple un Tie Guan Yin n°4 qui n'a pourtant pas tâté de mes lèvres depuis trois ou quatre ans.

D'emblée, j'aime les 武夷. Je les savoure comme autant de petites crottes cacaotées. Hélas, le double effet Kiss Cool me terrasse : environ une heure après en avoir bu, giflé par un tsunami glacial, je frissonne et claque des dents. Le soir, je n'arrive pas à m'endormir, je grelotte seul sous la couette et me relève à tout bout de champ pour tripatouiller le radiateur. J'y reviens tout de même : les salauds, je les aime trop ! Je ne pense pas que la torréfaction soit la raison de cette sensation de froid, certains thés fortement torréfiés ne produisent pas chez moi ces effets. Qu'en diraient les biologistes ? Cela aurait-il à voir avec une quelconque dilatation des vaisseaux ?

Les 普洱 sont cause de mes plus grandes frustrations. Lançons-nous : je trouve d'abord que les jeunes sheng sentent le sperme : voilà qui est dit. J'ai retrouvé cette... fragrance... sur la plupart des crus qui me sont passés entre les mains. Cela ne constitue pas une grande population mais j'y ai décelé cette caractéristique commune. L'odeur, parfois mêlée à des notes de sueur (je trouve aussi des relents de transpiration, éventuellement agréables, sur certains thés verts), appelle des dosages micrométrés et s'atténue admirablement en théière. Mais à prendre ses précautions et sortir l'attirail à chaque fois, j'ai l'impression d'une tricherie. Comme si votre jeune amante devait revêtir sa dentelle noire pour vous faire encore de l'effet, ou votre amant son jockstrap imitation léopard : ce peut être l'occasion d'ébats réjouissants, mais si par hasard, en plein office, vous vous demandez : "Mais qui est cette personne ? Ah ! mon Dieu, c'est vrai...", subitement c'est une image sans fard qui s'impose à votre esprit et vos ardeurs s'émoussent. Du moins les miennes, qui se perdent alors dans les méandres impénétrables du non-désir. Ne pas revenir au ! Les vieux amants en revanche conservent leur flegme dans ces batifolages. Gérontophilie ? Non : je me contente de lorgner vers des références de mon âge. J'en appelle d'ailleurs aux amateurs : seule pour le moment l'élégance imperturbable d'un vrac n°11 m'a vraiment séduit, que me conseillerait-on dans ce registre ? Puisqu'il me convient, je pourrais me réjouir de sa matière et m'y cantonner. La nature infidèle de l'homme s'éveillerait-elle en moi ? Je poserai bien, en attendant, un jour ces questions au monsieur derrière le comptoir.

Les cuits me procurent un plaisir plus immédiat, mais manquent de profondeur de champ. Pour filer la métaphore, ils ont un côté "péripatéticien" (pas au sens d'aristotélicien, je le crains), donnant mécaniquement ce qu'ils ont à donner. Parfois, le soulagement procuré s'avère bel et bien jouissif, mais on a le droit d'exiger davantage de l'amour.

Et parmi ces agréables facilités, on l'aura compris, ma passion du moment reste la délicatesse du 白毫, dont je ne suis pas certain de la transcription en caractères chinois mais qui n'est pas encore parvenu à me lasser.

mercredi 20 février 2008

Suggestion d'accompagnement

Le radiateur du salon émet un claquement régulier n'augurant certainement rien d'exaltant.

Il y a une tache de gras sur mon canapé en cuir tout neuf.

Subitement, mon réfrigérateur a dégivré. La propriétaire précédente a négligé de me laisser le réceptacle prévu à cet effet, censé se glisser sous la clayette supérieure. L'eau s'écoule derrière le bac à légumes, déborde par la porte, inonde le coin cuisine ouvert sur le salon, jusqu'au parquet. Le lierre apprécie ; l'orchidée, moins.

Et cette maudite tache de gras !

Dès que j'ouvre un robinet, le ballon d'eau chaude vrombit pendant des heures.

Ma chambre se situe sous la salle de bains des voisins, le lit précisément sous leur baignoire. Des taches d'humidité apparaissent au plafond parce qu'ils ont négligé l'entretien du joint. Les sagouins...

A propos d'humidité : des moisissures suspectes se développent sur les tuyaux derrière mes toilettes - pis que sur la galette n°31. Dois-je m'en inquiéter ?

Dans cet appartement, la salle de bains me paraît la pièce la plus sèche, paradoxalement. L'étendoir à linge, tiré au-dessus de la baignoire, a cédé sous le poids de trois chemises. En voulant le démonter, d'un coup de tournevis malencontreux, j'ai cassé le miroir se trouvant à proximité. Je me suis coupé en ramassant les morceaux.

J'ai d'ailleurs aussi cassé ma Li Xing Hu... Non, ça, ce n'est pas vrai.

J'arrive à l'âge où le métabolisme ne semble plus aller de soi. Reprendre une activité physique ? Aller courir au parc ? Cette idée farfelue, surgie de la face noire de ma personnalité, l'autre jour m'a subitement étreint. Je me suis fait mal au genou. J'ai peiné à remonter les cinq étages sans ascenseur. Plus jamais.

Un plaisantin a mis le feu au local à poubelles.

Ma boîte à lettres ne ferme plus, je soupçonne la voisine d'en face, 75 hivers, qui doit faire des gommettes de mes factures EDF en décoration de son frigo. Elle n'a probablement rien trouvé de mieux pour égayer ses journées. Si ce n'est pousser au maximum le volume de son téléviseur dès qu'elle m'entend rentrer.

Un dératiseur devait passer demain. L'escalier est infesté de souris. On peut imaginer plus accueillant que ce tapis tout rongé. Et la peinture s'écaille. Mais dans l'ensemble, l'intérieur de cette bâtisse est en bon état.

La corniche du sixième étage, en revanche, s'est fissurée et est tombée, faisant deux morts et six blessés qui n'avaient rien à faire devant chez moi. Régulièrement les pompiers vaquent à hauteur de mes fenêtres. C'est dommage pour l'immeuble. D'autant que suite à de récents éboulements, les bâtiments adjacents, construits sur d'anciennes carrières, se sont affaissés ; la lèpre de la façade n'en est que davantage mise en valeur.

Heureusement, de chez moi, je ne la vois pas. Or chez moi, j'y suis. La structure des réservoirs de Montsouris, fragilisée par ces éboulements, a cédé. Le raz-de-marée a aussi noyé la partie du XIVème arrondissement qui ne s'était pas déjà écroulée. Il y a de l'eau jusqu'au troisième étage. Je ne peux pas sortir. J'y pense : serait-ce pour cela que l'atmosphère est si humide, ici ? Et que les souris continuent à gravir l'escalier ?

Je ne peux pas sortir. Pour aller où ? La rive gauche, où ce qui en reste, j'ai fini par la connaître à force d'y traîner mes Kickers. La rive droite a été rasée suite à la chute d'une station spatiale américaine. Paco Rabanne l'avait prédit. Le saint homme.

Donc, je ne bouge pas de chez moi. Ce n'est pas très grave. J'ai juste un peu froid depuis qu'un attentat sur la ligne B du RER a soufflé les vitres et que... tiens ! mon radiateur a définitivement rendu l'âme.

Dans la cellule délimitée par ces murs, je ne me sens pas toujours seul. Parfois, la douceur de sa présence m'envahit. Je me retourne. Elle est là.

mercredi 6 février 2008

Sans issue

Je ne me pose pas en spécialiste de la culture chinoise. J'ai lu Lao Zi, Zhuang Zi et quelques livres sur le taoïsme ; je feuillette parfois les poètes chinois classiques ; Confucius m'est totalement étranger et je n'ai jamais ouvert l'Histoire de la pensée chinoise de Anne Cheng. Je pense à S. qui pratique le Qi Gong depuis des années, ainsi qu'à ma collègue K. qui suit des cours de médecine chinoise (aussi à L., F., X., D., Ch., A., C. et O., mais c'est une autre histoire). Comme ils me le disaient tous deux, l'enseignement qu'ils reçoivent revêt parfois une forme, comment dire... subliminale, ou osmotique - loin de la didactique traditionnelle et de son "esprit de synthèse" (thèse et antithèse). Leurs professeurs s'autorisent des digressions, des associations d'idées, elliptiques ou saisissantes, inhabituelles pour l'occidental. Cette attitude m'est présentée comme une disposition de la pensée bouddhiste - soit. En forme de plaisanterie, on pourrait dire : "Tout est dans tout" et réciproquement. Alors pourquoi privilégier tel ou tel phénomène, tel ou tel aspect d'une question, tant il est malaisé de s'y retrouver parmi la fractalité des effets d'une même cause.


Pour ce que j'en ai lu jusqu'à présent, "Le Temps du thé" de Dominique Pasqualini me paraît, en ce sens, très chinois... J'ai conscience du double sens de cette phrase, mettez-y la malice que vous voudrez !

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Nan-Po Tseu-ki traversait la colline de Chang. Il aperçut un arbre étonnamment grand. Son ombrage pouvait couvrir mille chariots à quatre chevaux.
- Quel est cet arbre ? se demanda Tseu-ki. À quoi peut-il bien servir ? À le regarder d'en bas, ses petites branches courbes et tordues ne peuvent être taillées en faîtage et en poutres. À le regarder d'en haut, son grand tronc, noueux et crevassé ne peut servir à fabriquer des cercueils. Quiconque lèche ses feuilles a la bouche ulcérée et pleine d'abcès. À le sentir seulement, on devient fou et ivre sans répit pendant trois jours. Tseu-ki conclut : "Cet arbre est vraiment inutilisable et c'est pourquoi il a pu atteindre une pareille taille. Ah ! l'homme divin, lui aussi, n'est que bois inutilisable."
(Zhuang-Zi, chapitre IV. Traduction Liou Kia-hwai)

J'ignore ce qu'est un homme divin ; je devine à peine tout ce que peut être un homme. J'ignore autant ce qu'est le Dao. Si je le comprenais, ce ne serait pas le Dao - mais je ne vois pas en quoi c'est censé me consoler. Cet arbre inutile et majestueux finira par mourir : foudroyé car trop haut, déraciné par une bourrasque épouvantable car offrant au vent la surface d'une ramure dense, empoisonné par les pesticides épandus dans les champs, ou asséché en raison du réchauffement climatique... Son inutilité lui aura épargné la hache, non la fin. Il aura gagné un temps dont il n'aura rien fait, du temps pour être. À l'échelle humaine, nous confondons ce temps avec l'éternité et nous le jalousons. À son échelle d'arbre, si l'on y réfléchit, ce temps peut sembler bien dérisoire...

Pour ma part, je n'érige pas la culture en valeur. Un minimum d'éducation favorise l'harmonie entre les hommes. Mais ce que nous appelons culture, par essence inutile et sublime (de cet inutile censé nous grandir, dont il est ici question), ne constitue pas la part que je préfère chez les gens. J'ai ainsi connu des hommes d'une grande érudition, dont le cynisme ou l'absence de maturité affective rendaient la compagnie impossible. J'ai connu des hommes incultes, aux remarquables qualités morales.

Cees Nooteboom a placé en exergue à son roman "Rituels" ces mots de Stendhal, dont j'aimerais m'inspirer : "Personne n'est, au fond, plus tolérant que moi. Je vois des raisons pour soutenir toutes les opinions ; ce n'est pas que les miennes ne soient fort tranchées, mais je conçois comment un homme qui a vécu dans des circonstances contraires aux miennes a aussi des idées contraires". J'incluerais dans cette définition, en plus des opinions, l'être et le savoir.

Le champ de la tolérance comprend aussi les croyances. Dans la famille du "sublime qui grandit", la mère spiritualité... Autant tordre le cou d'emblée à ce sujet. Du temps où j'avais la foi, je conserve le souvenir de profondes expériences intérieures - je n'y vois aujourd'hui que le clignotement inopiné de synapses dans l'obscurité d'un cerveau. Il me reste des bribes d'éducation chrétienne. Ce bois inutilisable, matière de la supposée divinité de certains hommes dans Zhuang Zi, me remémore la poussière dont sont issus les corps et à laquelle ils retournent. Je préfère cette image, qui rend mieux compte de ce que nous sommes.

Il en va de même pour le thé. Rien de divin dans ce breuvage. Il n'y a pas davantage d'élitisme dans l'appréciation du thé que dans les autres activités humaines ; on y a des prédispositions, non une prédestination. Il n'y a pas d'un côté les happy few, de l'autre la plèbe. Aucune théière ne m'élève l'âme, aucun thé ne m'a hissé au-dessus de qui que ce soit. Je ne mérite aucune de mes modestes Yi Xing (je reconnais ne pas en avoir en terre épuisée...), ni aucun cru de thé - car il n'y a rien de méritoire à verser de l'eau sur de l'herbe au fond d'un pot de terre. Je ne fais partie d'aucun cénacle. Je bois du thé, c'est une pratique agréable et reposante ; je ne déplace pas des montagnes ! Un chemin sans issue ne laisse personne au bord de la route, et aux yeux de l'athée que je suis, la Voie du thé n'existe pas.

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Du bel article d'Emmanuel, j'aime l'idée du voyage intérieur. Trouver à son thé des senteurs de ceci, des arômes de cela, oblige à plonger en soi-même et redécouvrir des sensations enfouies. Je ne brille pas à ce jeu, auquel excelle Bejita ! Ces sensations peuvent dériver des souvenirs de voyage. Mais à côté de cette spéléologie, je ne trouve dans ma tasse aucun relent d'exotisme.

En Egypte, les thés à la menthe m'ont laissé indifférent. A l'époque, je fumais, peut-être n'en ai-je pas apprécié les qualités pour cette raison. Du Chai qu'on m'a servi en Inde, j'ai le souvenir d'une boisson roborative, un peu brutale. Ces souvenirs datent ! En Chine, j'ai goûté des thés qui m'ont paru médiocres. J'ai bu au-dessus des toits de Lijiang un Tie Guan Yin approximatif. J'ai soigneusement évité les boutiques de Pu Er qui envahissent les villes du Yunnan - et encore, j'évoluais bien loin des aires de production. Comment trouver la qualité que j'apprécie, étouffée sous une offre pléthorique ? J'ai préféré fuir, comme j'ai fui les cérémonies pour touristes. Au voyageur solitaire, il est difficile, avec des rudiments insuffisants de la langue, sans l'aide d'une petite Mme Tseng portative dans la poche comme un Jiminy Cricket, de repérer les endroits sérieux. Dans ces cas-là, rien ne remplace les conseils avisés. Je les trouve en France.

Emmener ses thés favoris quand on voyage me semble contradictoire. Est-ce comme emporter la photo de la personne qu'on aime ? Parfois, il est bien agréable de tout laisser derrière soi. Je suis allé en Asie pour visiter un petit bout du continent, non pour rencontrer "l'Orient même de mon être" (Michaux ?). Le thé me ramène chez moi, il serait comme une ancre au milieu de mon salon. Et puisqu'en partant j'abandonne tout, je suis de ceux qui, des voyages, préfèrent le retour.

Enfin, comme me disait Gilles de la Maison des Trois Thés le jour où j'ai acheté la théière : pas de thé, ça fait des vacances...

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A ce sujet, je dois un aveu aux tea-bloggers qui me lisent. Si je pense être amateur, et piètre dégustateur comme je l'ai dit, je ne suis pas un consommateur frénétique. Je suis allé trois fois en trois ans à la Maison des Trois thés ; j'en suis ressorti chaque fois avec moins de 500g de diverses choses. J'ai commandé autant depuis septembre à Teamasters. Le moment du thé est pour moi intime et privilégié, je souhaite qu'il le reste ; je l'aime ainsi. Si les conditions ne sont pas réunies, je m'en passe aisément. Je ne bois donc même pas de thé tous les jours !

Voilà ma pratique.

lundi 4 février 2008

L'horreur du monde

On aime les vieilles personnes. Si seules, si lentes et si perdues. Il n'y a plus beaucoup de vieux messieurs au Luxembourg tels que les décrivit Genevoix mais Paris regorge de vieilles magnifiques. J'avoue les préférer le soir ou le samedi, à l'heure où les actifs font leurs courses, lorsqu'elles passent en revue les étals, intégralement, sans envie mais l'oeil vif. Leur visage arbore une douceur inexpressive, si inexpressive qu'elle pourraient aussi bien s'effondrer dans la seconde, terrassées par la confusion, que jouir in petto de faire chier le monde. Il ne faut pas s'y tromper : l'étincelle du regard ne laisse aucun doute sur leurs intentions profondes, vengeresses et obstinées. Pendant ce temps, une queue d'une trentaine de personnes s'est formée derrière elles.

"Et ça, qu'est-ce que c'est ?
- Une tarte aux poireaux.
- Non, pas de poireaux. Et ça, qu'est-ce que c'est ?
- C'est fourré à la frangipane avec une pointe de fleur d'oranger.
- Mouais, j'aime pas bien ça, la fleur d'oranger... Et ça, qu'est-ce que c'est ?
- Euh... un croissant."

Dois-je être puni d'avoir ri ? Au fond, j'ai le choix de ne pas faire partie de ce monde qu'elles emmerdent si joliment. Se faire emmerder n'est, la plupart du temps, qu'une attitude mentale. Je préférerais rire avec elles.

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Fatigué par un mois d'insomnies (non Lionel, ce n'est pas uniquement de ta faute !) et par un projet au boulot dont je ne vois pas l'issue, j'ai posé ma journée. J'aime goûter de temps à autre l'illusion de l'oisiveté.

Dans l'idée de peaufiner la déco de mon appartement, je suis allé faire un tour ce matin au BHV. Pour ne pas imiter les retraités, je n'ai pas attendu l'heure de pointe et ai évité la cohue. J'en suis rentré déconfit ; si quelque âme entrepreneuse s'en sent la force, je crois qu'il est temps de révolutionner le marché des crochets d'embrasse.

N'étant pas d'humeur badine, j'ai soigneusement évité le magasin Homme. Toujours prétexte à fou rire, cet endroit vaut son pesant de Bai Hao. La dernière fois, un vendeur s'échinait à me vanter une chemise Kenzo couleur turquoise, il tenait à me voir repartir avec elle, probablement pour que ses reflets verdâtres sur ma peau déjà blême achèvent de me faire ressembler à un cadavre.

Le magasin est organisé par étages, au seuil desquels le thème est annoncé par une accroche saisissante : "Moi et les créateurs", "Moi et mon week-end", "Moi et mon costume", "Moi et mon jean"... La première fois, je n'ai pas compris de quoi il s'agissait : le jean de qui ? S. et moi fantasmons sur l'existence d'autres étages ("Moi et ma connerie") dont l'accès serait réservé aux meilleurs clients.

Les marchands n'ont en tout cas pas fini de flatter l'égocentrisme ambiant. Pourtant, n'est-ce pas faire preuve d'un égocentrisme plus acharné encore que de ne pas se laisser séduire, de refuser d'entrer dans le jeu et de se croire au-dessus d'un tout ça dépréciatif et indéterminé ? Déjà, l'égotisme du blogueur peut faire sourire. Réjouissons-nous d'une société où coexistent atrabilaires et suiveurs, on n'a jamais connu confort aussi sûr. Et maintenant, grâce à l'énergie d'un président-coq, les chiens sont les garants du bien-être tant des ours que des moutons, et assurent la sécurité du règne animal - le bonheur de tout le monde.

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Le Monde, qui a décidé de ne pas nous épargner l'innommable. La page 6 de l'édition datée dimanche-lundi m'a laissé sans voix. Sur le cliché en haut de page, des irakiens, à la suite d'un attentat, se pressent autour de débris humains pour les photographier. On voit clairement, au premier plan sur le sol, une tête, une tête humaine séparée de son corps. J'ignore si l'horreur vient davantage de ces restes sanglants que de l'empressement mis par les témoins à les photographier. Je n'ai pas lu l'article. On me dira que l'abomination est dans la guerre, dans les attentats-suicides, dans la manipulation de ces femmes-bombes par les intégristes, non dans la photo elle-même. Peut-être. Je sais seulement qu'en allant voir Frontière(s), je devine à quoi m'attendre ; en ouvrant le journal, je me confronte aux repères brouillés d'un monde auquel il m'est cette fois impossible de me soustraire.

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Je savais ce qu'il me fallait aujourd'hui : la Beauté Orientale Parfaite (en tout point) de Teamasters. Hélas, j'ai encore oublié de préciser à Stéphane d'indiquer le code de l'immeuble sur l'adresse destinataire. Ma commande a fait samedi l'aller-retour depuis l'agence du transporteur. Maintenant, je ne la recevrai pas avant demain soir. Elle mettra plus de temps à m'arriver de Rungis qu'elle n'en a mis à atteindre la France depuis Taïwan.

Qu'à cela ne tienne, je me console avec un Bai Ye Dan Cong n°3.