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dimanche 6 décembre 2009

Petite horreur de la conversation

Je n'écris pas. Je ne parle pas non plus, c'est inutile. Les gens, la vie, internet... On surestime beaucoup l'intérêt de la "communication". Après trois semaines de travaux j'ai regagné mon appartement. Je prends un bain : le canard en plastique ne parle pas. Il en dit pourtant pas mal ! Dans le salon enfin rangé, reverni, dépoussiéré, désespérément pas fini avec sa kitchenette encore sous bâche, je regarde ceci, cela, la table, un livre. Pas besoin de crier, nom d'une pipe ! Avec le silence, le thé me manque aussi - pas seulement le temps.

D'ailleurs ça ne me réussit pas. Tenez : lors d'un déjeuner la semaine dernière, la conversation tombe sur le pire sujet qui soit. À peine un sujet, une lésion dans le brouhaha. Par exemple, disons, la grippe, vous savez, celle dont on nous rebat les oreilles. Qu'il y aurait à dire là-dessus : "communication" du virus, "communication" du gouvernement, cette communion morbide prêterait à tout une rhétorique. Alors vous exprimez un peu vivement votre lassitude. Et l'une des personnes présentes, estimant nécessaire, semble-t-il, de justifier de s'être fait vacciner, après votre laïus écouté sourire en coin, lâche : "Je connais quelqu'un, trente-cinq ans, aucun terrain. Il est mort".



Et voilà.

On ne précise pas s'il s'agit d'une vague connaissance de travail, d'un ami d'amis, d'un frère. "Il est mort", ça suffit. Sur le coup, vous dévisagez votre interlocuteur. Combien cette mort l'a-t-elle affecté ? Si c'est davantage qu'il n'y paraît, cela coupe à toute possibilité de réponse, la décence vous l'interdirait. Avec l'âge vous avez développé un sens aigu de la décence. Tant pis pour vous. Le temps d'une prise de conscience fondamentale, il est trop tard, l'effet a réussi. Vous êtes coi. C'est ce qu'on voulait, non ? Quoi d'autre ? On a fait mouche de l'ultime argument. Pis : complaisamment on vous mit mal à l'aise et avec les minutes, vous vous trouvez crétin à vos propres yeux. Car enfin, vous connaissez quelqu'un qui l'année dernière a traversé la rue et fut renversé par une voiture. Il est mort. Faites-vous vacciner contre la rue. L'un de vos amis, injurié, diffamé, écroué, s'est pendu dans sa cellule. Fates-vous vacciner contre le désespoir, contre la calomnie ! Contre le monde aussi ! (Ah ! si seulement...) Alors ? Vous clouer le bec ? Simple : "il est mort". Paf.

En revanche, n'essayez pas de vous réfugier dans la honte et l'aversion. Rien ne fonctionne, croyez-moi. Passez outre et taisez-vous. Non, vraiment cela ne me réussit pas. Ça n'a pas l'air de réussir à grand monde en réalité. On continue pourtant, bon genre, bonne figure. J'en ai juste en ce moment une conscience démultipliée.

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Je reprends l'avion demain. Le raffut...

lundi 25 mai 2009

Passereaux

Je vivais à Amiens. Déjà, pas de quoi pavoiser. Je passais mes soirées libres assis sur le parvis de la cathédrale, j'attendais l'illumination. J'apprenais la rosace par cœur, le portail de la Mère-Dieu, le portail du Jugement Dernier... Est-ce qu'on percevait quelques éclats de vie en provenance du quai Bélu tout proche ? Je ne sais plus. Dans cette ville je ne suis pas resté longtemps, j'ai tenu six mois hydrocéphales - six petites choses épouvantables, du temps sale. Cela m'autorise néanmoins à dater précisément l'épisode que je me rappelle : entre décembre 1999 et juin 2000. Et le week-end, pas de blagues : je filais vers Paris dans un train pour lequel par avantage je ne déboursais rien. Paris ! Et mes amours !

Aujourd'hui je paie mes billets. Il m'est arrivé plusieurs fois de retourner là-bas pour le plaisir, pour les fresques de Puvis de Chavanne au Musée de Picardie, pour m'en jeter un à Saint-Leu, revoir les hortillonnages. Cette ville ne me paraît plus si affreuse, j'ai dû l'acquitter de l'ennui que j'y traînais. Après tout la pauvresse n'y était pour rien. Et si Perret ne l'a pas embellie, n'affiche-t-elle pas encore de beaux restes ? Non mais vraiment, cette cathédrale, ce vaisseau disproportionné haut comme trois géants toujours debout sous les bombes, vous y croyez ? Ça n'existe pas, je me pince.

Entre décembre et juin... du souvenir de la lumière qui filtrait derrière moi, je dirais qu'avril touchait à sa fin. J'attendais un train sempiternel à la brasserie de la gare. Peu de monde dans cette salle sans relief, large et froide. J'alignais les cigarettes dans le cendrier, je surveillais l'horloge et faisais mine de m'absorber dans une lecture. Je m'installais toujours à la même table, à mi-longueur de la salle, dos à la fenêtre pour mieux embrasser le découragement de la situation, dans les axes libres du bar à droite et de la sortie, à main gauche, vers la salle des pas perdus. Je dévisageais le moindre client qui pénétrait la triangulation, guettant les types humains, les atavismes (Rougon ? Macquart ?), chez ceux-là qui jamais ne m'accueillirent. Arrogant, vaguement fier d'un sot mépris, je savais pouvoir les quitter dans la seconde, na ! Mon cœur était ailleurs alors les picards me faisaient doucement rigoler.

Il était assis à une table sur ma droite. Avant qu'il ne m'adresse la parole je l'avais à peine remarqué. Il était déjà présent quand j'étais arrivé, dans les limbes de mon espace mental triangulaire. Il faisait face à la fenêtre. Je pense aujourd'hui que j'assumais ce luxe de tourner le dos à le fenêtre précisément parce que je savais pouvoir m'extirper de l'endroit comme et quand je l'entendais ; ceux qui regardent languissamment à travers les carreaux n'ont pas tant de veine. Et il m'a abordé sans que je comprenne pourquoi. Malgré tout, je devais bien être là d'une certaine façon - ou alors si peu qu'il aura espéré que je l'aide aussi à s'échapper... Et en un éclair le voici attablé devant moi.

J'ai oublié les détails de sa conversation. Je me souviens en revanche qu'il avait déjà beaucoup bu. Je me souviens aussi qu'il parlait par besoin, d'une voix blanche, pour ne rien dire d'avoir trop à dire. Il avait le teint jaunâtre des gros fumeurs, la peau vieillie prématurément, le yeux bleus perçaient sous une tignasse épaisse, aussi bien jaune et sale, et cireuse. Le malaise émanait de lui. Il déparlait sans presque s'arrêter et je l'écoutais, parce qu'on m'a enseigné la politesse d'une part, et parce que tant de détresse me fascinait. Voyez comme les circonstances m'ont marqué, alors que ses propos m'échappent quand je relate cette anecdote... Au bout de dix minutes, l'aveu survint : "homosexuel" - et il me raconta comme son père le jeta dehors, comme sa mère le recevait tout de même, ou lui donnait un peu d'argent, en cachette. À une question de ma part, il répondit qu'il aurait un toit pour la nuit, chez un ami. Je m'efforçais de comprendre comment l'on pouvait vivre à son âge sans soutien parental quand son téléphone sonna - sa mère s'inquiétait, en secret du père, en catimini. Ses mains tremblaient. Il s'étonnait de mon impassibilité devant l'aveu - la belle affaire !...

Pourquoi stimulé-je les confidences ? J'avais laissé passer l'heure de mon train. Il commanda encore un verre, d'une élocution si empêchée qu'on devina son désir plutôt qu'on ne l'entendit. La serveuse me scruta, un sourcil interrogateur levé jusqu'au milieu du front. Je secouai la tête. La bière n'arriva pas. Après quelques minutes d'incohérences, il s'est levé, m'a chipé une dernière cigarette sans s'encombrer cette fois de m'en demander la permission et s'enfuit comme un voleur saoul, me laissant une bonne part de la note. Je doute qu'il se souvienne d'avoir adressé la parole à qui que ce soit dans cette gare. Je doute davantage qu'il en ait dégagé le moindre bénéfice ou soulagement.



Que deviennent-ils, ces passereaux d'une heure ? On les capte en vol et ils disparaissent. Il aura passé la nuit chez l'ami qui pouvait l'héberger. Et le jour suivant ? Il aura su se débrouiller tout aussi bien. Le jour d'après ? L'année d'après ? Tenir bon face à l'adversité l'espace d'un coup dur me semble atteignable, mais le manque d'endurance dont je souffre me fait craindre les vrais destins tragiques. Certains comme Ezekiel ont leurs traversées en galère. Enfin ils s'accrochent à un amour qui leur offre la perspective d'autre chose que la survie. Pour quelques uns qui reprennent pied, combien sombrent ?

Face à eux, quoi qu'on en dise, je doute pouvoir me rendre efficace le moins du monde. Je ne crois pas avoir beaucoup aidé ce garçon dont les discours ne s'adressaient qu'au père. J'espère toutefois cultiver encore, malgré l'impuissance évidente, assez de courage pour faire de mon mieux - cultiver un sentiment d'impuissance raisonnée, en quelque sorte. Car le jour où je ne voudrai plus écouter je me serai transformé en chien. Quand je ne m'émouvrai plus, alors je serai un âne. 

jeudi 29 janvier 2009

Opéra'n'Roll

Dans un entretien accordé au Monde il y a quelques semaines, le baron Mortier fustigeait à nouveau le prétendu conservatisme du public de l'Opéra. Ce faux débat faisait sourire ; sa récurrence, son indignité fatiguent. Malgré son titre, l'homme n'entreprend pas de redonner à cet établissement ses lettres de noblesse. Au contraire : "anti-franquisme", démocratie, jeunisme, mise à bas de l'Opéra comme expression d'une culture "grand-bourgeoise", tels sont ses mots d'ordre. Une révolution, qu'on leur coupe la tête ! Dans sa bouche se déploie une rhétorique de lutte des classes médiocre et désuète, qui fleure bon ses seventies. Naturellement on ne discute pas la qualité de tel ou tel spectacle, laissée à l'appréciation de chacun, ni la qualité générale de ses programmations. La question n'importe pas. Seul importe le geste politique. Tout est politique : écouter, regarder, applaudir, huer, ricaner, cracher, ne rien dire, tonitruer, respirer peu, respirer fort, quoi que vous fassiez vous voilà propulsé dans un camp ou l'autre de la guerre des catégories socioculturelles. De l'Opéra, exit le sale plaisir, ce luxe aristocratique, le plaisir qui émeut, qui titille dans son mystère et sa beauté, la vibration esthétique dont l'espoir fait qu'on retourne, malgré tant d'ennui et d'énervement, à Bastille ou Garnier sans tenir compte des critiques ni des élucubrations d'un directeur sur le décours. 

Selon le baron Mortier, "l'Opéra de Paris n'a pas le public qu'il mérite (...) [Il] rêve d'avoir le public du Théâtre de la Ville ou celui de La Colline. (...) Cela dit, par [son] action, le public grand-bourgeois du 16ème arrondissement a diminué". Alleluia. Que je fréquente à l'occasion les théâtres cités, avec bonheur parfois, et que j'exècre sa programmation comme ses propos, voilà qui ne compte pour rien ; il parle grosso modo, transvasant le public en pensée d'ici à là comme on transbahute des pâtés. 

Un sens minimal d'observation suffirait pourtant à s'assurer que ce monsieur se trompe de deux façons.

D'abord dans la contradiction interne à son discours. "[Le] gros défaut [des Français] est d'avoir un avis sur tout, même sur ce qu'ils ne connaissent pas." Il en appelle donc à un public de connaisseurs, habilités seuls à émettre une opinion sur ce qu'ils voient. Comment entrer dans le cénacle ? Par votre faculté à encenser sans réserve. Les cochons dédaignent la confiture : ce sont des cochons, on vient de vous le dire ! Et qu'ils culpabilisent d'être cochons, ils savent où trouver la rédemption. Sous un discours populiste, ce n'est qu'un autre élitisme que le Baron veut établir. N'est-ce pas par une contradiction similaire qu'ont flanché les totalitarismes socialistes ?

Par ailleurs, M. Mortier se trompe dans son propos même. Car son Opéra s'est enfin attaché le public qu'il mérite : un public de rustres et de malappris.

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Vous arrivez bien à l'heure. Deux amis vous accompagnent. Vous montez trois étages pour constater que la loge n°4, contrairement à ce qu'on vous a affirmé au téléphone, se situe totalement de côté près de la scène et non proche de l'amphithéâtre. Vous n'y verrez pas grand-chose, à part en plongée sur la fosse. Tant pis. Vous attendez que l'ouvreuse déverrouille la loge quand vous constatez que le couple près de vous a en main des places portant les mêmes numéros que les vôtres. Vous vérifiez les dates : tout pareil ! C'est insensé ! Que vous ayez gravi ces escaliers les premiers, atteint la porte les premiers, attendu en tête, acheté même les places depuis des mois, n'y fera rien : Porcinet et Porcinette vous bousculent, se précipitent et s'avachissent quand vous essayez encore de réfléchir avec l'ouvreuse à une solution. La jeune femme, dépassée par l'événement, tente de prévenir un supérieur vers qui vous diriger, non sans se faire alpaguer vingt fois en chemin par des personnes en quête de leurs sièges. Vous la suivez en pestant. Quelle lenteur...

Elle disparaît dans l'amphithéâtre, en ressort aussitôt. Puis rien. A-t-elle prévenu ? Elle a prévenu. Attendre... L'heure file. Placeur n°1 apparaît. Il semble, contrairement à sa collègue, maîtriser les rouages de la maison. Enfin le Messie ! Le temps de retourner à la loge, de vérifier les dires, de saisir l'ampleur de la situation, d'échanger deux mots avec le couple qui refuse de bouger, et le voilà presque aussi dépourvu que Petite Ouvreuse. Déception. Porcinet lui lance, l'oeil en coin : "Faites-les donc descendre à l'orchestre, ils le méritent bien !" Qu'ont-ils donc tous en ce moment avec leurs obsessions de mérite ? Porcinet, qu'est-ce qu'il mérite ? Dites-moi ! Et pourquoi tout cela ne se règle-t-il pas d'un coup de talkie au contrôle ?

Deux solutions : les places de secours, scandaleusement malcommodes et d'un niveau bien inférieur au tarif que vous avez payé ; ou descendre à l'accueil rechercher dans le système informatique les places encore disponibles. Vous vous méfiez du système : n'a-t-il pas déjà revendu toutes les places en quadruple exemplaire ? Pas le choix, vous redégringolez les étages. Vous espérez l'orchestre, sinon la corbeille. Au contrôle, il faut attendre. Un vendeur de programme vous somme même de vous dépêcher. Tiens, trois sièges sont disponibles. Où ? Là-haut. Zou, on remonte. Au bon étage, Placeur n°1 tend les billets à son collègue et lâche : "Loge 30". 

C'est là. C'est marqué, là. Vite ! L'orchestre joue. Placeur n°2 regarde les billets, interloqué : les numéros ne correspondent pas. Placeur n°1 s'est éclipsé dans la seconde, qui pourra lui expliquer ? "Mais... loge 30 ? Qui vous a dit loge 30 ?" Vous vous énervez : enfin, son collègue vient de le lui dire ! Vous venez du contrôle ! Il veut qu'on retourne vérifier ? C'est vrai, vous n'avez rien de mieux à faire de votre soirée sinon monter/descendre ce foutu escalier... Placeur n°2 s'irrite de votre ton, fronce les sourcils et vous prend de haut : "Franchement Monsieur, vous avez plutôt intérêt à vous calmer." Vous vous moquez totalement de l'endroit où situer votre intérêt, le spectacle a commencé. Engouffrez-vous dans la loge et tentez donc de vous y installer. Et en silence ! Non mais !...

Trois rangs de deux chaises. Le troisième rang est occupé, puis une marche descend vers deux chaises libres, plus une contre la rambarde à côté de Vieux Moustachu Malodorant. Vous vous faufilez. Vous tentez de vous asseoir derrière VMM. Las ! il allonge si loin ses jambes que vous ne disposez que de dix centimètres pour vos genoux. La marche vous empêche de reculer. Vous lui demandez en chuchotant d'avancer son siège. Il souffle, maugrée, vous envoie paître et n'en fait rien. Vous vous contorsionnez. Vous insistez. Il se bute. Vous êtes coincé. Rien à faire.

Récapitulons : on vous a délivré des informations erronées lors de l'achat de l'abonnement il y a six mois ; les mêmes places ont été émises deux fois ; au jeu des chaises musicales, c'est le gros derrière du premier rustaud venu qui gagne ; les placeurs n'ont pas les moyens de gérer la situation en un temps optimal ; on vous a fait monter, descendre, remonter tous les étages ; vous manquez le début du spectacle ; le personnel vous toise ; le public vous emmerde. 

Viva la musica. 

lundi 19 janvier 2009

Rites

Courir tout nu sous la lune, cela doit être amusant. Vite, ôtons nos vêtements, chantons en chœur et dansons ! Sentez-vous l'herbe fraîche sous vos pieds ? La nature nous dévore, l'air vif emplit nos poumons. Les températures s'adoucissent et je supporterai bien un peu de pluie... Prochaine lune pleine ? Le 9 février. J'ai le temps de crever trois fois de pneumonie. Je grelotte... Si on rentrait ?

Au moins, chez les maçons, on ferme la porte, pas de courant d'air. Je jette un coup d'oeil au programme : vertu, persévérance, sens de la mesure, écoute et réflexion... N'est-ce pas alléchant ? Qui ne voudrait cultiver ces splendeurs ? J'aurais cotisé depuis longtemps si tant de salamalecs ne m'avaient découragé. 



C'est malin. Je ne mettrai pas le nez dehors. Je me tourne, me retourne, jette des regards désespérés autour de moi. Que faire ? La bibliothèque me tend les bras, je vais feuilleter le dictionnaire. Riche idée : on y dégote de ces trésors ! Tous ces mots dont j'ignorais l'existence, et ceux dont je me plais à réviser le sens et la graphie... Mais, au secours ! l'orthographe a fait de moi un "bedonnant, repus et suffisant" ! ou un "jeune arriviste, raie à la gomina et lunettes bien propres" - la distinction s'effectue probablement par l'âge ; malgré la médiocrité du mien, une alopécie galopante me dispense de l'usage de tout produit capillaire, j'entre de fait dans la première catégorie. Beurk ! Vite, refermons le grimoire, je ne veux pas subir ses pouvoirs magiques et me transformer si jeune en crapaud.
(Notez au passage dans l'article en lien comme on refuse d'emblée aux personnes d'un milieu social défavorisé le seul goût des mots, de la lecture et de l'orthographe. Je m'affligeais de voir mes collègues écrire comme des sagouins, j'oubliais que les pauvres font des crétins plus sûrs.)

Le réel m'atteint de toute part. Les plantes meurent, les gens meurent aussi, il faut se coltiner tout cela. La foi en soulage certains, j'ai perdu la mienne en route et éprouve quelque réticence à l'anthropophagie. Même au boulot je ne serai plus tranquille - c'est bien simple, je n'irai plus, na ! J'attends un peu, je me lève encore le matin. Les jours passent, les saisons passent, rien n'y fait, on meurt toujours. Je vous vois venir : il ne suffit pas de ne plus y penser, on meurt tout de même, je vous assure ! Et j'ai beau calfeutrer les fenêtres, la poussière s'agglutine encore sous le lit, derrière la porte, le canapé. Je ne comprends pas. Mon aspirateur me regarde de travers. 

Bon, je ne bouge plus, je ne fais rien. Je ne m'alimente pas. Je n'ose plus boire le thé, à peine respirer. La déliquescence me guette. Voilà mes cils tombés, mes mains. Mon corps nourrit les rats. Je vois la lumière. Je suis mort.

jeudi 15 janvier 2009

Âme et conscience

À chaque jour qui passe, la rupture se fait inéluctable. La susciter m'épargnerait bien des peines. La vie, ma bonne dame, prend de ces virages ! Alors on s'étiole, on ne se parle plus, peut-on seulement dire qu'on se voie, qu'on se connaisse encore ? Les raisons de s'accrocher s'amenuisent. D'inquiètes à cordiales, passionnées un jour, denses puis languissantes, diaphanes pour finir, nos présences se sont détricotées, nous sommes évanescents l'un à l'autre. Se rendre libre... Oh ! la liberté pour elle-même ne m'intéresse pas beaucoup, je ne suis pas du genre à végéter parmi tous les possibles. Se rendre libre pour quelque chose, pour quelqu'un. Au téléphone, j'ai annoncé la couleur : je souhaite le quitter. J'étais disponible pour en parler, mettre les compteurs à zéro. Oui, nous asseoir une dernière fois face à face. Nous avons fixé la date, samedi. Il a bien pleurniché un peu : tout de même c'est bien dommage, et comme on ne m'oubliera pas... Je suis pourtant déjà loin, j'habite à trois arrondissements d'ici. Parti depuis cinq ans, encore. Il faut bien se résoudre... Mais arriverai-je à m'éviter le solde des aigreurs ? Où était-il quand j'avais besoin de lui ? Son accès de veulerie me l'a fait voir sous un jour triste. L'année dernière, quel affront ! Des conditions inacceptables, un scandale ! Comme si j'étais l'homme de je ne sais quelles compromissions. Non, décidément, je ne veux plus remuer le souvenir des faux bonds, des écarts, des douleurs, et ajouter l'amertume au dépit. Je suis résolu : pas de sentiment. C'est déplacé avec les banquiers.

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Samedi. Je suis en avance. Je sors du métro à la station précédente pour continuer à pied sur le boulevard. Ainsi j'émerge à Bastille et d'emblée, une certaine qualité de l'atmosphère me saisit : on a barré le boulevard Beaumarchais, quelques personnes convergent vers la place, sourire aux lèvres, tracts en main. Je devine à peine au loin ce chuchotement caractéristique par-dessus les bruits de la ville. Ah ! chouette ! mon morne après-midi se verra chatouillé d'un brin d'action. Je remonte le boulevard à la rencontre du cortège.

Au premier abord on ne comprend pas grand-chose. Ces gens qui marchent, qui ne crient pas encore, qui discutent... de quoi s'agit-il au juste, cette fois ? Le flot s'intensifie et les premières banderoles apparaissent. Chez Beuscher, on a descendu les rideaux. Je change de trottoir tant que je peux traverser. Je me faufile entre des mères de famille, des couples âgés engoncés dans leurs manteaux, perclus de froid. Plus loin, des femmes lèvent à bout de bâton des poupons en celluloïd maculés de rouge sang. La première plate-forme approche. Je longe les murs, à contre-courant. Des pancartes convoquent la honte sur une nation belliqueuse, les slogans, plus mesurés, appellent à l'arrêt des massacres. Les bars ont fermé, j'attends quelques secondes sous une porte la faveur d'un répit dans la foule pour continuer mon chemin. Quelques jeunes, la capuche de leur survêtement rabattue sur les yeux, ramassent des cailloux dans un trou de l'asphalte ; ils se font aussitôt houspiller par les autres. Je progresse tant bien que mal en gardant mon cap. Je lutte un peu pour ne pas me laisser entraîner. Non que l'intensité de la marée humaine risque à ce point de m'emporter - mais après tout, moi non plus, je ne suis pas pour les tueries. Moi aussi, la mort des enfants m'émeut. Moi aussi, je veux la paix ! Pourquoi ne pas faire demi-tour ? Et dans l'excitation croissante de la foule qui n'en finit pas de venir à moi, à mesure que son murmure enfle en cacophonie, je sens monter l'envie de me joindre à la masse et de reprendre, avec tous ceux-là, mus par leur sens moral et politique, les slogans entonnés dans les mégaphones : "Nous sommes tous... des palestiniens !..."

C'est une bouffée de nostalgie qui m'atteint avec l'odeur typique de la manif. Il y a des années je les regardais passer sous mes fenêtres, ces fenêtres-là au premier étage, vous voyez ? J'y vivais. Les sans-logis, les sans-papiers, les féministes, les homosexuels, contre l'excision, contre les extrêmes, contre la guerre, contre les génocides, combien de fois pour la Palestine ? À l'époque, je me sentais en prise directe avec l'actualité. Je me trompais : comme si regarder les gens défiler, brandir leur poing ou leur conscience, accoudé à ma fenêtre, me rendait moins apathique que de les voir à la télé. Sur un écran les voilà qui s'agitent, vaguement ridicules, balayés par une page de pub ; de là où je me tenais, je percevais davantage les déterminations, la force du mouvement ; dans tous les cas, après leur passage, les services de nettoyage entraient en action et je fermais la fenêtre comme on éteint le poste. Il n'en restait rien mais chaque fois sur le coup, j'ai entrevu la possibilité de descendre, de crier avec eux. 

Bon, cela m'est arrivé. Pour quelle cause ? J'ai oublié.

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Mon petit banquier, prétendument sur ordre de la Préfecture de Police, en réalité ravagé par le chagrin, a fermé son agence.

Je pique dans une rue transverse et passe un mur de CRS pour attraper le métro sur Richard Lenoir. Je descends les escaliers et m'assois sur le quai à Bréguet-Sabin. À quelques pas de là, du genre heureux d'être ensemble, quelques marginaux se tiennent chaud. L'un d'eux s'approche. Basané, les cheveux bouclés, il arbore en guise de chapeau une sorte de toque en carton et sourit comme un ange. D'abord il balbutie plus qu'il ne parle, courbé au-dessus de moi :

"Monsieur, pardonnez-moi... excusez-moi de vous déranger, mais voilà, serait-il, comment dire ? possible..."
Je ne lui laisse pas le temps de continuer. À cette minute je suis heureux, depuis qu'un souffle m'a fouetté le visage, en haut, sur le boulevard. Je me lève pour extirper mon portefeuille de la poche d'un jean un peu étroit.
"Oui, bien sûr. En revanche, donnez-moi deux secondes. Comme je viens du froid j'ai les doigts gourds."
Il me dévisage, interloqué. Son sourire s'élargit encore. Il agite les bras comme en révérence.
"Vous avez les doigts gourds ? Vous avez les doigts gourds ? GOURDS ? Hé ! mais plus personne ne s'exprime comme ça ! Les doigts gourds... Ça fait plaisir, monsieur. Vous savez, moi qui suis à moitié suisse, à moitié algérien, je suis un amoureux de la langue française. Vraiment. Brassens par exemple, j'adore Brassens. Pour moi, c'est... Comment dire ? quelque chose du passé, une langue du passé. Je ne veux pas dire du vieux franssoué mais...
- Non, je vois : c'est un niveau de langage que peu de gens se soucient de maintenir.
- Voilà, précisément. Les doigts gourds..."
Il prend ma pièce, s'incline et s'éloigne, me faisant encore des courbettes à 5 mètres. 
"Merci Monseigneur, excusez-moi, pardon, les doigts gourds..."

Il s'en retourne vers ses camarades. Il accueille un nouveau venu, il gesticule toujours avec enthousiasme et lui claque deux lourdes bises. Mon banquier a gagné quelques semaines de répit (j'ai appris plus tard qu'il avait tenté de me prévenir). Pour l'heure cela ne présente guère d'importance, le temps des ruptures a passé. Le métro entre en station. La minute suivante, je suis encore heureux.

lundi 5 janvier 2009

La petite maladie

L'année aurait pu mieux commencer. Le poivrier s'étiole, le pot du ficus est mangé de champignons bizarres. J'ai trouvé à mon retour un cactus dégonflé comme une baudruche. Vite, l'imiter ! Avec un mot du docteur, je reste chez moi à regarder par la fenêtre tomber la neige. Me voilà comme les grenouilles dans ces bocaux, sans la distraction de congénères avec qui batifoler. Dans l'appartement voisin, occupé par une vieille dame dure de la feuille, le téléviseur tonitrue depuis la première heure. Seigneur ! La musique de la pub Herta suffirait à me déclencher des nausées.

Mon goût se trouve si dénaturé par les médicaments ou par la maladie que la perspective de boire un thé me répugne. L'eau me paraît déjà trop lourde. Allez, je ne me sens pourtant pas si mal - juste amer et lent. 

Certains charlatans proposent aux désespérés de réfléchir au sens de leur maladie... Comme si elles pouvaient en avoir davantage que la vie même. J'avoue ne pas avoir lu la totalité de l'article en lien, c'est encore au-dessus de mes forces. Cependant je confesse un faible pour les phrases du genre : "Les animaux utilisent leur vessie pour marquer leur territoire sexué et nos cystites traduisent bien une difficulté à se positionner vis-à-vis d'un partenaire. Les mâles dominants qui ne peuvent garder le contrôle de leur territoire femelle meurent d'un infarctus. Nous humains faisons des infarctus quand notre territoire est envahi et que nous en sommes chassés.

N'est-ce pas délicieux ? Victoire de la pensée ! Lumière de l'argumentation ! Comme tout s'éclaire par le symbole ! Saluons la limpidité, la pertinence des rapprochements. Les faits ne sauraient contredire de si belles images ; alors comment n'avions-nous pas plus tôt réalisé comme les cocus sont cardiaques ? Dans la seconde, que les trois quarts de la population mariée de ce pays succombent à une ischémie myocardique : paf !

Plus qu'aucun autre, le mot bien ("nos cystites traduisent bien...") fait mes délices. Ah ! j'aurais aimé l'inventer, ce bien-là. Grâce à lui, l'aberration devient truisme. Otez-le dans la phrase : rien à faire, ça ne va pas, les deux propositions ne se coordonnent pas. C'est ce bien qui, en renforçant l'analogie, donne sens à l'ensemble. Magique. Mars entre en Sagittaire et la bronchite est bien signe d'un rejet affectif. La durée de gestation du requin lézard peut aller jusqu'à deux ans et c'est bien à cet âge que mon neveu a contracté la polyo. Net et sans bavure. On en pleurerait.

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Avant de laisser monter les larmes, je me ressaisis et retourne à la fenêtre. Ah ! la la, tout de même, c'est bien joli la neige.

lundi 20 octobre 2008

Poitevin mulassier

Dix mois après la livraison d'un objet défectueux, je relance la boutique. Je n'ai pas payé. Tout de même ! Ni le vendeur, ni le comptable ne s'en sont aperçus. Cela ne traduit pas une application remarquable dans le suivi de leurs dossiers. Une autre question de fond me taraude : pourquoi n'ai-je pas, pour ma part, laissé les choses aller jusqu'à leur terme ? J'aurais pu attendre. Honnête ? ou stupide ? Ou encore : vexé de ne pas exister davantage aux yeux des minuscules ?

Il a plu jeudi. Les caves sont inondées. J'ai accepté de faire partie du conseil syndical. Qu'est-ce qui m'a pris ? 

Le Clézio reçoit le Nobel. L'information a de quoi surprendre. Je dois pourtant le reconnaître, il aura marqué l'histoire de la littérature : depuis Le Clézio, les écrivains sont beaux.

L'administration fiscale m'a adressé la semaine dernière une charmante mise en demeure. Ils n'ont pas reçu ma déclaration de revenus. Evidemment, je l'ai envoyée ! Evidemment, je ne peux pas le prouver ! Il faut que cela tombe sur moi. Ma maniaquerie s'en offusque. 



Qu'est-ce qu'un boulot ? Qu'est-ce que cela représente ? Jusqu'où s'y investir, à quel point tolérer qu'il ne participe en rien à votre épanouissement ? Je passe une succession de nuits blanches à me ronger les sangs. Je rêve aussi que par deux fois je casse mes lacets un matin. Dans certaines circonstances, le minimum devrait suffire, non ? Re-la-ti-vi-ser : tu parles. Au mieux, comme le dit la chanson, "le monde moderne m'emmerde, j'ai pas l'esprit d'initiative".

Tombereaux de soucis et d'aigreur... Je me trouve des parentés avec le cheval de trait. L'autre jour, je me suis offert une veste afin de me dessiner une jolie robe pied-de-poule. Je me suis promené lentement dans le quartier. Paris n'est jamais aussi belle que sous le soleil d'hiver. 

Pour me composer cette attitude virile, je n'ai pas pris exemple sur le Renaud chanté par Paul Agnew. Dans cette mise en scène très BCBG d'Armide, dont les représentations se sont achevées samedi et dans laquelle flamboyait le tempérament d'une Stéphanie d'Oustrac tout ardeur et braise, ce prétendu héros m'aura semblé bien falot. 

Non : le Poitevin mulassier. Je ne me connais pas d'autre modèle. Le plus doux, le plus appliqué... Alors ? Ça en impose autrement, non ? 

lundi 18 août 2008

Promenade

Cette semaine ne m'aura laissé qu'un vague avant-goût de vacances. Aujourd'hui, il n'y paraît plus rien : le même bus, les mêmes visages. Je dois faire l'effort de me souvenir. Il y a trois jours à peine, je sirotais ma bière sous les arcades ou un Guiraud après le bain. Ainsi, pendant que certains infusaient les rochers, je gravissais celui qui, un temps, étaya mon arbre généalogique.

Qu'est-ce qui nous ramène là ? Je me demande s'il existe, ce lien invisible qui s'exprimerait doucement dans la chair. Pourquoi devrais-je reconnaître ce qu'avant moi d'autres ont vu, et chez eux me sentir chez moi ? 

La maison n'est plus habitée de manière continue depuis trois générations. Malgré les travaux entrepris, j'y retrouve l'odeur de la poussière, celle des vieux papiers, l'exhalaison des parquets. J'y retrouve aussi les mêmes sons : la comtoise de la cuisine ; le piano désaccordé, avec cette touche, un fa, qui coince et sur laquelle j'appuie quand même ; l'horloge de Monsieur le Curé, visible depuis tout point du jardin, qui fait tinter sa cloche d'un vol imprécis, l'Angélus à 19 heures passées. Je connais cela, mais aussi bien d'autres choses, la rosace de la Cathédrale d'Amiens et les fables de La Fontaine... En dix ans, j'ai déménagé sept fois : ça va, ça vient. De à chez moi, le chemin n'est pas tout tracé.

De cette maison, on s'enfuit. Les hommes surtout. L'un a préféré finir ses jours dans un monastère du Bessin, l'autre a filé en Afrique du Nord. Depuis, la bâtisse a rapetissé en même temps que la bisaïeule, jusqu'à sa mort à elle, qui se rêvait Guermantes quand elle n'était qu'une Bovary. On l'a aérée longtemps, décrépite sous les toiles d'araignées, avec ses papiers peints décollés, mal fichue, sans circulation possible avec ses alignements, les pièces l'une derrière l'autre, sans dégagement. Mon père lui offre une seconde vie, elle aurait tort de s'en priver. Quant à nous, quelle perspective lui offrirons-nous dans nos existences ? Et quelle nouvelle beauté ensemble devrons-nous lui inventer ?

Cette année, guidé par S. dans des balades de plusieurs heures au milieu des vignes, des champs de maïs et d'asperges, des prunelaies, des coudraies, j'ai découvert la vallée depuis des points de vue inédits. Et à la considérer sous tous les angles, je me dis qu'au fond, n'était-ce sa situation sur le rempart, sa galerie dominant la campagne, à la lisière du bourg, juste au bord ; n'était-ce son jardin, avec sa pergola de béton si laide et amusante, son puisard et ses rosiers ; n'était-ce la pierre toujours fraîche du salon ; si, en réalité, je n'aimais pas la maison pour elle-même, je n'éprouverais pas de plaisir à m'y rendre autre que celui d'y retrouver ses hôtes d'été. Or je l'aime : voilà pour moi.


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Le retour fut éprouvant. Sur la plateforme, entre les deux wagons d'un tortillard bondé, je me contorsionnais pour ne pas écraser la queue d'un chien tout en cherchant à m'accrocher, à une barre, à une porte. On s'asseyait où l'on pouvait ; une jeune femme a passé le trajet sur la cuvette des toilettes. Elle a tripoté longtemps les plaies que ses piercings avaient laissées partout sur son visage. Au maître du chien, qui portait cheveux longs et catogan, elle expliqua que son seul rêve était de vivre dans un camion, à la campagne, pas loin de chez sa mère pour pouvoir y manger, au bord d'un lac près d'un certain champ de maïs. 

Chez maman... Elle m'a fait rire, à triturer ses rougeurs et à compter sur sa mère pour la nourrir. Ils sont bien ténus, les liens qui nous rappellent au pays. Il ne s'agit pas d'y construire sa vie, mais de trouver facilement à y manger. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? Les choses sont parfois si simples...

mardi 20 mai 2008

Miteux

Le soleil écrabouillait Paris : idéal pour une lessive. Je dévalai les étages, des semaines de linge sur l'épaule, pour constater que les quelque deux cents mètres qui séparent mon immeuble de la laverie s'encombraient, sur les deux trottoirs, d'un vide-grenier. Je lançai trois machines et hop ! rebroussai chemin pour flâner entre les étals.

Plutôt qu'y déambuler, je me frayais des passages. Dès que le temps s'éclaircit, le parisien tourne à la complication métastatique. Une chienne s'aventurait sur la chaussée ; une femme aux chevilles enflées, assise à l'ombre sur une chaise pliante, la rappela : "Mathilde, viens ici !" Non que la chienne manquât se faire écraser, la circulation était interrompue, mais parce qu'elle risquait de s'attraper du mal en plein soleil. La vieille maîtresse vendait des bijoux prétendument de famille et des souvenirs de voyage d'un arrière-grand-oncle. Elle disait : "Ça, je l'ai toujours connu chez moi et indépendamment de ce que cela vaut, je fixe un prix sentimental". Les prix au demeurant importaient peu. Quelle valeur que tout cela ?

Les femmes géraient les stands. Certains maris blagueurs, qui s'entretenaient avec les amis de passage, se saisissaient d'un objet sur la table en s'écriant : "Mais c'est à moi, ça !" Les professionnels à voix basse se passaient le mot : rien d'intéressant. Vraiment rien : de vieux poupons en celluloïd, des bibelots, des Harlequin. Les dames avaient exhumé toutes les vieilleries de leurs armoires, les costumes de leurs défunts époux et les jupes qu'elle n'avaient pas portées depuis les années 50. Un homme entre deux âges, rond, le cheveu soigné, le visage biffé de lunettes épaisses, exposait quelques toiles et des dessins possibles. Avec afféterie, il haussait la voix et discutait fort avec une femme professeur : "Chez vos élèves aussi on doit voir tout de suite qui est homo et qui ne l'est pas..." Quantité d'horloges déglinguées, de réchauds et d'appareils électriques dont on spécifiait l'état de marche comme on en doutait ; des colifichets, du vieux matériel de scène, des annapurnas de vaisselle, l'horreur satellisable.

Je paniquai un peu. L'odeur des fripes m'incommode. Après la promenade, je voulais du propre. On s'extasie sur les choses, leur histoire ; des centimètres de poussière l'étouffent. Sous ce voile demeure un rabougrissement à peine moins poussière, le récit d'un passé qui n'est pas le mien, étouffant, sans mythe. Et soudain, un pigeon me chia sur la tête.

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S. voulut revoir les Bruegel du Kunsthistorisches Museum. J'en profitai pour arpenter les rues de la ville en quête d'une paire de chaussures - neuves, donc, de préférence, et pas trop immondes en ces pays où on ne plaisante pas avec l'aisance de l'orteil. De la cathédrale Saint-Étienne à la Hofburg les boutiques se bousculent et rivalisent de clinquant, y compris des marques les plus prestigieuses. Elles m'appellent sans me retenir plus de quelques secondes et me surprennent encore une fois dans un état de vague fébrilité. Je ne pénétrai dans aucune d'elles et tombai en arrêt devant une vitrine Chanel. 

Des mannequins dégingandés, dans des poses suggestives, le bassin en avant, arboraient des minishorts qui s'effilochaient sous des complications de chaînes et de hauts minuscules. À l'inverse, des lunettes protubérantes leur mangeaient la moitié du visage. 

Pourquoi ai-je l'impression d'avoir croisé mille fois ces silhouettes ? Que reste-t-il de la Maison Chanel ? Quel train ai-je encore manqué ? En quoi travestit-on le raffinement de la femme française, dont le corps ne se libère pas dans l'agressivité mais dans le même mouvement que son esprit ? Et si ces tenues ne résument pas la production des couturiers de la marque, quelle image souhaitent-ils en afficher ? Allez, au fond, je suis vieux jeu, plus miteux que bien des fripes : ma sensibilité se laisse trop facilement chatouiller par les mouches.

dimanche 11 mai 2008

La poupée d'Oskar Kokoschka

En 1918, Alma Malher, mariée à Walter Gropius, tombait enceinte de Franz Werfel. Pendant ce temps, au retour de la guerre, un Oskar Kokoschka blessé, délaissé, plus perturbé que jamais, faisait réaliser une poupée à l'image de son ancienne maîtresse. Il souhaitait que l'objet, grandeur nature, respectât sa morphologie, ses mensurations, lui ressemblât au mieux pour se donner l'illusion de la posséder encore. Au déballage, le résultat le déçut. Je le comprends : je vois mal comment cette peau d'ours, ces genoux informes, ce visage lisse peuvent évoquer l'humain. Autant caresser son chien ! Des années plus tard, après l'avoir dessinée de multiples fois, il finit par éreinter la poupée, en soutirer tout ce que son imagination pouvait en extraire, la presser et la vider comme il n'avait pu le faire de la femme de chair dont elle était inspirée. Guéri !
Si Alma ne l'avait pas quitté, se serait-il lassé d'elle moins rapidement ? 

Cette histoire m'a remémoré un reportage télévisé. (Il m'est arrivé d'avoir la télé !) Un vieillard états-unien y présentait le rite qu'il s'était inventé. Il parait de manière affriolante des poupées gonflables, qu'il travaillait, dans des positions compliquées, avec mises en scène et grand renfort de harnais suspendus au plafond de sa chambre. Il se photographiait pendant les actes. Il retouchait ensuite les clichés pour remplacer le visage des poupées par celui de son épouse morte.

La démarche n'est pas plus obscène que celle de Kokoschka. Les deux hommes souhaitent honorer à leur manière la femme qu'ils ont perdue, par les talents qu'ils s'imaginent : l'un en voulant continuer à la peindre, l'autre à la baiser. O.K. exhiba la poupée, dépensa follement pour l'habiller, la faire ressembler à quelque chose, à défaut de la faire ressembler à son Alma. Le vieux lubrique s'en tirait avec davantage de bonheur. Au fond, si cet article démontre une chose, c'est que j'ai bien fait de me débarrasser de la télévision, quand j'avais l'art d'y dégoter le pire.

Au Belvédère de Vienne, dans l'une des salles de l'exposition consacrée au peintre, trônait une copie de la poupée. L'objet attirait davantage le regard que les coloriages qui l'entouraient. Contrairement à l'original, le visage était constitué de la même peluche que le corps, achevant de la faire ressembler à un ourson affublé d'une perruque, avec comme des coquetteries dans l'oeil. La poupée de Kokoschka a en outre suscité de respectables travaux. Il en faut autant, des textes, des copies, des témoignages, des toiles, de la couleur, pour nous rappeler, puisque cela semble nécessaire, les vulgarités, les petites mesquineries des grandes douleurs.

lundi 21 avril 2008

La sympathie

Les machines sont pleines. Je change de laverie. Au cœur du quartier, dans une rue moins passante, j'en sais une prête à m'accueillir. Le dallage d'époque, les séchoirs rouges Westport Jr droit sortis des fifties, on s'y croirait perdu dans un Hopper : la même solitude lisse et triste, une atmosphère humide en suspens et toute une géométrie rigoureuse. Le vieil homme traîne des charentaises, il surveille attentivement le ronronnement de ses précieuses. Je l'écoute dialoguer avec une cliente ; à cause de son élocution difficile, je ne saisis pas un traître mot. On pourrait le soupçonner de siffler des bouteilles dans son réduit à longueur de journée, sans la dextérité dont il fait preuve, comme j'en peux témoigner, à désengorger les bacs à lessive, et la précision de geste avec laquelle il me débarrasse du réceptacle en plastique à replacer sous le distributeur de poudre.

Un jeune homme au crâne rasé lit Colette et s'assoupit bientôt, la tête sur les bras.

Comme je suis ce soir le dernier client, je me surprends à adresser la parole au vieillard. Dans un espace clos avec un étranger, est-ce le vide ou la promiscuité qui m'effraie ? Je ne me fends que de trois mots à peine, qu'est-ce qui les motive ? Surtout dans la certitude de ne rien comprendre à ses réponses... J'ouvre la bouche, je le regarde dans les yeux, je parle. 

Plus tôt, au magasin bio, je n'ai gratifié d'aucune remarque la conne en cheveux de service. Elle faisait pourtant chier le monde à abandonner son caddie devant la balance pour en gêner consciencieusement l'accès.

De la même façon, j'ai engagé une conversation avec la pâtissière samedi matin. Un jeune couple a repris la boutique. J'ai emménagé dans la rue il y a moins d'un an, je n'ai pas eu le temps de profiter à plein du talent des anciens propriétaires. Leurs viennoiseries valaient le détour. Un ami qui habite le quartier depuis plusieurs années m'a confié que tel grand hôtel parisien s'approvisionnait à l'époque en croissants chez eux. Le meilleur pain aux raisins de ma vie... Ils ont pris leur retraite. A vrai dire, ils me donnaient l'impression d'avoir besoin d'un grand repos ; je craignais de la voir me balancer ses brioches à la figure dès que je franchissais sa porte. Tout le contraire des nouveaux occupants. Lui s'extirpe parfois du sous-sol, petit brun maigrelet, attendrissant, pour échanger quelques mots avec son amie (ou son épouse) ; l'amie (ou l'épouse), elle, rétrécit de son ampleur l'espace exigu derrière le comptoir. Elle pousse la conscience professionnelle à goûter quotidiennement l'ensemble de la marchandise. Souriante, avec délice. J'adore leurs guimauves. Comme le disait un collègue le jour où j'en ai apportées au bureau : "on a l'impression de bouffer du nuage". Mais quelle mouche m'a piqué, alors que je venais approvisionner S. en sa brioche matutinale, de me lancer dans des discours sur une tarte banane-café de leur invention, dégustée la veille entre amis, et d'en commenter l'équilibre un poil instable, à mon avis, des saveurs, devant cette jeune femme enjouée, tout heureuse de se trouver de mon avis, et qui m'assurait qu'elle avait déjà demandé à l'artisan des profondeurs de forcer davantage sur le café dans la mousse ?

J'ai ouvert la bouche, je lui ai parlé. Je crois ne pas être tout à fait défunt. J'ai même bu un thé samedi dernier, il m'a semblé sapide. Ouf !

Au moins, j'avais la liberté d'interrompre ces conversations à mon gré : "il faut que j'y aille, au revoir". Souvenez-vous des coiffeurs. Pis : les coiffeuses. S. me tond de temps à autre, cela me dispense de longues minutes de calvaire. La question demeure : pourquoi elle, et lui ? Et pourquoi pas, certainement pas, tant d'autres ?

lundi 14 avril 2008

Les Cultures du monde

S. et moi attendons l'ouverture des portes de l'auditorium du Louvre. En ce dimanche d'avril mâtiné de giboulées tardives, les touristes se pressent sous la pyramide. Quelques uns s'égarent dans notre file, au milieu de parisiens si précisément sensibles à l'exotisme.

Une vieille dame aux cheveux gris nous déborde discrètement par la droite. Sans doute craint-elle, dans l'angoisse de l'âge, de ne pas disposer d'une bonne place. Où que l'on s'assoie dans cette salle, la visibilité s'avère parfaite et la sonorisation dispense de toute inquiétude sur l'acoustique. Qu'importe : elle progresse obstinément, l'air de ne pas en avoir l'air, imperturbable, comme plongée dans une contemplation intérieure. Son geste nous amuse et suscite une complicité immédiate avec le couple qui piétine derrière nous.

Madame se fend d'un sourire éprouvé. Elle nous raconte comme cette disposition typiquement française à shunter les queues finit par lasser et comme elle-même, française au demeurant, s'étonne de la véracité des stéréotypes sur ses compatriotes. Je souris en retour ; après tout, cette dame qui remonte le peloton et tente une échappée, sous des dehors respectables et par ses déplacements astucieux, lui donne tout à fait raison. "Voilà, c'était la pensée du jour", conclut mon interlocutrice. Pensée qu'en manière de plaisanterie j'aimerais noter, je demande un stylo à S. Elle soupire, me dissuade, rechignant dans sa mansuétude à me faire payer des droits d'auteur. Pour moi, quelle importance ? je ne serais que trop ravi de disposer d'un autographe. Bref : ah-ah ! l'humeur se porte de façon décontractée, très week-end...

Dans la conversation, nous réalisons que nous avons assisté une semaine plus tôt au même récital de mugham. Sur un chant aux inflexions sans cesse renouvelées et des vocalises éclatantes, les textes, pleins d'un semblable pathos, disent le désespoir de l'amour éconduit, avec une ferveur essoufflante, toujours à l'apex, ou sur la crête, à l'image de l'âme inassouvie du fidèle criant sa détresse vers l'absolu divin. A ma grande surprise, Madame affirme que ces chants, pour l'écoute qu'elle en eut, dénotent une image dégradée de la femme, particulièrement douloureuse pour celles qui, comme elle, ont lutté pour leur indépendance. La décence m'empêche de lui poser les questions personnelles qui me viennent à l'esprit ; par son entregent et son parisianisme, elle me fait l'impression d'une simple nantie, trop jeune pour avoir conquis la libération sexuelle, tout juste à l'âge d'en avoir cueilli les fruits, avant que la génération de ses enfants n'invente une nouvelle forme de puritanisme. 
Au fond, l'impression qu'elle donne m'importe moins que l'interprétation qu'elle propose du mugham et de son art ancestral - du moins le sentiment qu'elle dit en avoir conçu. Ses propos, donc, me surprennent. Les chants azéris, à pleurer la douleur de l'homme dédaigné, placent au contraire la femme sur un piédestal, si hautement terrifiant qu'il en devient spirituel ; cette femme qui flatte l'homme-chien puis se dérobe, avec autant de facilité dans les deux mouvements, fait preuve en amour d'un arbitraire typiquement divin. Et si la femme ne s'y exprime pas en personne, c'est le pouvoir de celle-ci que l'homme proclame, autant que le pouvoir de Dieu, et qu'il hurle dans ses poèmes. Monsieur lâche : "Ah ! Vous croyez ça, vous ?" 

Dès que j'entends cette phrase, je me raidis ; je sais que la conversation s'engage dans une impasse. "Vous croyez ça... vous ?" Il convient d'imaginer le ton juste, l'intonation qui appuie la réplique. Passons sur le "vous" final, débordant de mépris et qui marque la distance entre le savant et l'imbécile. Passons sur le verbe "croire", quand mon propos, au-delà de ce que je crois, suit son argumentaire et s'attache à extraire des textes un sens objectif. Plus que de l'arrogance, plus qu'une propension bizarre à réduire mon discours à une impression (ce qui nie toute possibilité pour moi de raison), je perçois aussitôt chez Monsieur l'assurance de celui qui, dans son éminente sagesse républicaine, dans sa gloire la plus magnanime, la plus élitaire, a déjoué tous les complots. Pour souligner mon insignifiance, il évite soigneusement de me regarder en face.

Madame file son idée et se lance dans une comparaison avec les Kirghiz, dont les chansons qu'elle a entendues accordent une même place aux hommes et aux femmes ainsi que s'en satisfait sa sensibilité. Elle ne relève pas la remarque pertinente de S. qui explique comme l'assujettissement des femmes se concilie difficilement avec le nomadisme ; à se méfier des idées reçues, elle se méfie de toute idée, et préfère se dissimuler derrière un relativisme de façade. 

J'insiste, dans l'incompréhension où je me trouve de sa première idée et irrité par l'attitude de Monsieur : Qâsimov et sa fille partageaient la scène de manière égale et, enfin, les textes eux-mêmes ne parlaient que de l'ascendant de la femme, certes idéalisée mais bel et bien femme, sur un homme en perpétuelle souffrance. Qu'y voyait-elle de dégradant pour les personnes de son sexe ? Et Monsieur, d'un ton plein de sous-entendus et qui m'impose désormais la vue de son auguste derrière, murmure qu'il tient pour louche et significative la manière d'Alim Qâsimov de se produire avec sa fille. 

Je me demande encore ce qu'on peut y redire. La voix suave, aux harmoniques graves, dénuée de vibrato de la fille, tout en intériorité, se marie avec le caractère éclatant du père, à la voix de ténor vive et perçante. Je trouve en outre assez belle la possibilité pour un passionné de perpétuer son art à travers sa descendance. Quel signe m'a échappé ? Madame, avec le même franc sourire aux lèvres, ajoute qu'elle trouva touchante la façon progressive de la fille de libérer son chant, de le laisser peu à peu éclater. Ce à quoi, las de ne rien comprendre à ces gens, j'acquiesce sans être d'accord une seconde ; je souhaite mettre un terme à la conversation mais n'ai entendu au contraire que des voix constamment tendues en un appel éprouvant.

Quel mystère ! et nous nous souhaitons un bon spectacle, sans que Monsieur (qui, mine de rien, nous aura dépassés dans l'intervalle avant d'atteindre la porte) se retourne, et alors que son dos m'assure de ses sentiments choisis. 

Je continue de m'interroger. Le mugham ne représente rien pour moi ; je reconnaîtrais volontiers qu'il déprécie la condition féminine pourvu qu'on me le montre. Par ailleurs, comment résoudre la contradiction de ces personnes, qui font état d'une ouverture d'esprit en même temps que de positions gratuites, qu'ils n'étayent d'aucun argument, ou qu'ils justifient mal par des remarques fallacieuses ? Il me faut admettre que l'une ou l'autre de ces attitudes soit fausse. Le recours à certains référents du bien-pensant culturel m'aidera peut-être à saisir en partie la réalité de leurs préoccupations. Ne jugeait-il pas un art traditionnel à l'aune de leur époque ? Je m'efforce de ne pas tomber dans certains automatismes ; en quelques minutes, j'ai relevé chez eux des rigidités qu'ils n'assument pas. Pourtant, des zones d'ombre continuent de planer sur cette conversation. Le souvenir depuis m'en habite. Car, enfin, je ne comprends pas pourquoi, au final, ils s'acharnaient à ne pas faire mention de l'apparence de la chanteuse et s'empêchaient de reconnaître à quel point le voile qu'elle arborait les avait dérangés.

dimanche 16 mars 2008

Les marionnettes siciliennes

Dans l'escalier de la Maison des Cultures du Mondes, j'attendais hier l'ouverture des portes pour assister à un spectacle de marionnettes siciliennes. Les pupari devaient improviser sur un épisode de la Jérusalem délivrée. Les vieux arrivèrent tôt pour ravir aux enfants les meilleures places.

À ma droite, une clownesque d'environ 70 ans, le cheveu décoloré en pétard débordant d'un gilet en laine effilochée façon angora, multicolore, assorti autant à des braies bariolées retombant sur ses DocMartens qu'aux poils de son menton par la texture, dissertait haut et fort avec ses copines d'un vernissage auquel elle se rendait à l'issue de la représentation. 

À ma gauche, dans un genre différent, une femme du même âge, ratatinée sous un imperméable, simple jupe rouge et chemisier blanc, faisait rouler en tout sens des yeux exorbités et injectés de sang, prenait des mines de petite fille apeurée, s'appuyait contre le mur et soupirait : "Dire que nous sommes au jour des Ides de Mars. Qui sait aujourd'hui ce que sont les Ides de Mars ? Ah ! Jules César... Pauvre César..."

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À la fin du spectacle, une tripotée d'enfants, invités à aller voir de près les pupi, se matérialisa depuis les derniers rangs. Ce petit monde s'élança partout sur la scène, toucha le moindre centimètre carré de marionnette, tira comme des sauvages les fils du serpent, du cheval, de Rinaldo, brutalisa l'orgue de Barbarie, se suspendit au théâtre de carton, sous les huées d'un public qui préférait les voir assis. Une grosse vache d'environ sept ans rechignait particulièrement à quitter le centre de la scène. Deux marionnettistes souhaitaient faire la démonstration d'un combat entre Roland et un sujet de Rodomont ; la pauvresse, qui refusait de s'écarter, manqua se faire éborgner à chaque mouvement. Las ! d'un coup précis de Durandal, c'est la tête de la marionnette ennemie qui chut par un mécanisme ingénieux, non celle de la fillette.

Pour ma part, j'aurais préféré conserver du spectacle un souvenir plein d'émerveillement comme d'un moment magique, et ne pas assister à ces démonstrations - je ne parle pas des marionnettistes, mais des enfants. Ces déchaînements pénibles m'empêcheront toujours de cultiver en mon âme cette part d'enfance que je ne leur reconnais pas.

lundi 25 février 2008

"Capitaine Achab" - Philippe Ramos

Hier, je me suis assis au troisième rang d'une petite salle de mon arrondissement. Le troisième rang, ce n'était pas trop près : la salle était exiguë, l'écran peu large. Et je souhaitais plonger dans un film que je savais sensible et contemplatif, dont j'espérais beaucoup.

Cinq minutes après le générique, ils sont entrés. Je perçus du remue-ménage en provenance du fond de la salle : ils n'y voyaient rien. Et se le disaient. Et se le répétaient. Ça ricanait bien un peu, aussi. Et pour trouver cinq sièges en enfilade, il fallait inspecter chaque rangée, écarquiller les yeux, déranger du monde, pour aboutir en fin de compte au premier rang, vide, le seul encore possible à cette heure-ci. S'assiéraient-ils ? Oui, ici : pas le choix.

Monsieur, essoufflé, sifflant, atteignit d'abord l'écran avec Enfant #1. Ce dernier s'affala sur le siège le plus proche de l'allée, il fallut évidemment lui demander de se pousser ; Monsieur n'allait pas risquer la crise cardiaque à se déplacer de 40cm supplémentaires. Enfants #2 et #3 arrivèrent ensuite, soulevant chacun un monstrueux cageot de pop-corn. Ils s'assirent et commencèrent à porter tout cela à la bouche par poignées. Ça craquait, crépitait, scountchait à qui mieux-mieux. Madame fermait la file. Elle pesta, le premier rang ne convenait pas. Elle resta un moment debout dans l'allée, en grands pourparlers avec Monsieur. Le nez sur l'écran, elle n'y verrait rien ! Elle se décida à remonter les marches dans le noir vers le fond, en quête, du moins le croyais-je, d'une plus digne place.

Le film se poursuivait, imperturbable, rythmant ses beautés avec lenteur : premiers plans de peaux, une forêt, histoires de tromperies, de meurtres, de la rudesse. Bien que structuré autour de l'enfant Achab, c'était un film si peu familial : qu'est-ce qu'ils faisaient là ?

Tiens ! la porte s'ouvrit à nouveau. Madame était sortie quand je la croyais assise, et elle repassa, avec pour elle aussi une ration gargantuesque de pop-corn. Et pour atteindre son siège en bout de rang, inutile de faire mine de se baisser pour ne pas gêner les autres spectateurs. Après tout, elle a payé sa place comme tout le monde, et verra le film debout si elle le souhaite, na ! Sauf que ce serait bien fatigant. Elle s'assit donc, toute lasse, soupirant encore d'être inconfortablement installée. De conserve, ça mâchouilla et croustilla longtemps. Mais les tombereaux de maïs n'y suffisaient pas, il leur fallait quelques bonbons pour compléter l'affaire : bruits de papier froissés, refroissés, on se sert, on s'échange les parfums, on en reprend ou en repose, je m'y perds dans ce micmac. Une forte tête dans la salle osa lancer : "Dites, au premier rang, il serait bon de ne pas prendre le cinéma pour un fast-food." Mais au lieu de filer doux, cela répondit ! "Mais enfin, vous-même, taisez-vous ! Non, je vous jure..."

Ils discutaient beaucoup. Peut-être pour commenter le film qu'ils ne regardaient pas, à se pencher les uns vers les autres, ou pour partager les denrées. C'est touchant, le dialogue entre les générations, et l'unité dans une famille. Quand subitement, mus sans doute par quelque impérieux désir d'en finir avec nous-autres dont la présence les assommait, au moment où l'on n'aurait encore osé y croire, ils se levèrent et se glissèrent à la queue leu leu par l'issue à gauche de l'écran, sous les remerciements et les soupirs soulagés de l'assistance... Une bonne heure de film avait filé.

Pourquoi ? Quel plaisir ont-ils recueilli de cette sortie familiale, à choisir un film qui leur était si peu destiné, l'attraper en retard, ne pas chercher à le suivre et s'éclipser après s'être assurés d'avoir bien gêné tout le monde ? Qu'est-ce que je n'ai pas compris ? Je devrais plutôt me réjouir que le portable de Monsieur n'ait pas sonné. Et qu'il n'y ait pas répondu. Certains jours, il me semble avoir manqué quelque chose dans la course du monde.

mercredi 6 février 2008

Sans issue

Je ne me pose pas en spécialiste de la culture chinoise. J'ai lu Lao Zi, Zhuang Zi et quelques livres sur le taoïsme ; je feuillette parfois les poètes chinois classiques ; Confucius m'est totalement étranger et je n'ai jamais ouvert l'Histoire de la pensée chinoise de Anne Cheng. Je pense à S. qui pratique le Qi Gong depuis des années, ainsi qu'à ma collègue K. qui suit des cours de médecine chinoise (aussi à L., F., X., D., Ch., A., C. et O., mais c'est une autre histoire). Comme ils me le disaient tous deux, l'enseignement qu'ils reçoivent revêt parfois une forme, comment dire... subliminale, ou osmotique - loin de la didactique traditionnelle et de son "esprit de synthèse" (thèse et antithèse). Leurs professeurs s'autorisent des digressions, des associations d'idées, elliptiques ou saisissantes, inhabituelles pour l'occidental. Cette attitude m'est présentée comme une disposition de la pensée bouddhiste - soit. En forme de plaisanterie, on pourrait dire : "Tout est dans tout" et réciproquement. Alors pourquoi privilégier tel ou tel phénomène, tel ou tel aspect d'une question, tant il est malaisé de s'y retrouver parmi la fractalité des effets d'une même cause.


Pour ce que j'en ai lu jusqu'à présent, "Le Temps du thé" de Dominique Pasqualini me paraît, en ce sens, très chinois... J'ai conscience du double sens de cette phrase, mettez-y la malice que vous voudrez !

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Nan-Po Tseu-ki traversait la colline de Chang. Il aperçut un arbre étonnamment grand. Son ombrage pouvait couvrir mille chariots à quatre chevaux.
- Quel est cet arbre ? se demanda Tseu-ki. À quoi peut-il bien servir ? À le regarder d'en bas, ses petites branches courbes et tordues ne peuvent être taillées en faîtage et en poutres. À le regarder d'en haut, son grand tronc, noueux et crevassé ne peut servir à fabriquer des cercueils. Quiconque lèche ses feuilles a la bouche ulcérée et pleine d'abcès. À le sentir seulement, on devient fou et ivre sans répit pendant trois jours. Tseu-ki conclut : "Cet arbre est vraiment inutilisable et c'est pourquoi il a pu atteindre une pareille taille. Ah ! l'homme divin, lui aussi, n'est que bois inutilisable."
(Zhuang-Zi, chapitre IV. Traduction Liou Kia-hwai)

J'ignore ce qu'est un homme divin ; je devine à peine tout ce que peut être un homme. J'ignore autant ce qu'est le Dao. Si je le comprenais, ce ne serait pas le Dao - mais je ne vois pas en quoi c'est censé me consoler. Cet arbre inutile et majestueux finira par mourir : foudroyé car trop haut, déraciné par une bourrasque épouvantable car offrant au vent la surface d'une ramure dense, empoisonné par les pesticides épandus dans les champs, ou asséché en raison du réchauffement climatique... Son inutilité lui aura épargné la hache, non la fin. Il aura gagné un temps dont il n'aura rien fait, du temps pour être. À l'échelle humaine, nous confondons ce temps avec l'éternité et nous le jalousons. À son échelle d'arbre, si l'on y réfléchit, ce temps peut sembler bien dérisoire...

Pour ma part, je n'érige pas la culture en valeur. Un minimum d'éducation favorise l'harmonie entre les hommes. Mais ce que nous appelons culture, par essence inutile et sublime (de cet inutile censé nous grandir, dont il est ici question), ne constitue pas la part que je préfère chez les gens. J'ai ainsi connu des hommes d'une grande érudition, dont le cynisme ou l'absence de maturité affective rendaient la compagnie impossible. J'ai connu des hommes incultes, aux remarquables qualités morales.

Cees Nooteboom a placé en exergue à son roman "Rituels" ces mots de Stendhal, dont j'aimerais m'inspirer : "Personne n'est, au fond, plus tolérant que moi. Je vois des raisons pour soutenir toutes les opinions ; ce n'est pas que les miennes ne soient fort tranchées, mais je conçois comment un homme qui a vécu dans des circonstances contraires aux miennes a aussi des idées contraires". J'incluerais dans cette définition, en plus des opinions, l'être et le savoir.

Le champ de la tolérance comprend aussi les croyances. Dans la famille du "sublime qui grandit", la mère spiritualité... Autant tordre le cou d'emblée à ce sujet. Du temps où j'avais la foi, je conserve le souvenir de profondes expériences intérieures - je n'y vois aujourd'hui que le clignotement inopiné de synapses dans l'obscurité d'un cerveau. Il me reste des bribes d'éducation chrétienne. Ce bois inutilisable, matière de la supposée divinité de certains hommes dans Zhuang Zi, me remémore la poussière dont sont issus les corps et à laquelle ils retournent. Je préfère cette image, qui rend mieux compte de ce que nous sommes.

Il en va de même pour le thé. Rien de divin dans ce breuvage. Il n'y a pas davantage d'élitisme dans l'appréciation du thé que dans les autres activités humaines ; on y a des prédispositions, non une prédestination. Il n'y a pas d'un côté les happy few, de l'autre la plèbe. Aucune théière ne m'élève l'âme, aucun thé ne m'a hissé au-dessus de qui que ce soit. Je ne mérite aucune de mes modestes Yi Xing (je reconnais ne pas en avoir en terre épuisée...), ni aucun cru de thé - car il n'y a rien de méritoire à verser de l'eau sur de l'herbe au fond d'un pot de terre. Je ne fais partie d'aucun cénacle. Je bois du thé, c'est une pratique agréable et reposante ; je ne déplace pas des montagnes ! Un chemin sans issue ne laisse personne au bord de la route, et aux yeux de l'athée que je suis, la Voie du thé n'existe pas.

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Du bel article d'Emmanuel, j'aime l'idée du voyage intérieur. Trouver à son thé des senteurs de ceci, des arômes de cela, oblige à plonger en soi-même et redécouvrir des sensations enfouies. Je ne brille pas à ce jeu, auquel excelle Bejita ! Ces sensations peuvent dériver des souvenirs de voyage. Mais à côté de cette spéléologie, je ne trouve dans ma tasse aucun relent d'exotisme.

En Egypte, les thés à la menthe m'ont laissé indifférent. A l'époque, je fumais, peut-être n'en ai-je pas apprécié les qualités pour cette raison. Du Chai qu'on m'a servi en Inde, j'ai le souvenir d'une boisson roborative, un peu brutale. Ces souvenirs datent ! En Chine, j'ai goûté des thés qui m'ont paru médiocres. J'ai bu au-dessus des toits de Lijiang un Tie Guan Yin approximatif. J'ai soigneusement évité les boutiques de Pu Er qui envahissent les villes du Yunnan - et encore, j'évoluais bien loin des aires de production. Comment trouver la qualité que j'apprécie, étouffée sous une offre pléthorique ? J'ai préféré fuir, comme j'ai fui les cérémonies pour touristes. Au voyageur solitaire, il est difficile, avec des rudiments insuffisants de la langue, sans l'aide d'une petite Mme Tseng portative dans la poche comme un Jiminy Cricket, de repérer les endroits sérieux. Dans ces cas-là, rien ne remplace les conseils avisés. Je les trouve en France.

Emmener ses thés favoris quand on voyage me semble contradictoire. Est-ce comme emporter la photo de la personne qu'on aime ? Parfois, il est bien agréable de tout laisser derrière soi. Je suis allé en Asie pour visiter un petit bout du continent, non pour rencontrer "l'Orient même de mon être" (Michaux ?). Le thé me ramène chez moi, il serait comme une ancre au milieu de mon salon. Et puisqu'en partant j'abandonne tout, je suis de ceux qui, des voyages, préfèrent le retour.

Enfin, comme me disait Gilles de la Maison des Trois Thés le jour où j'ai acheté la théière : pas de thé, ça fait des vacances...

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A ce sujet, je dois un aveu aux tea-bloggers qui me lisent. Si je pense être amateur, et piètre dégustateur comme je l'ai dit, je ne suis pas un consommateur frénétique. Je suis allé trois fois en trois ans à la Maison des Trois thés ; j'en suis ressorti chaque fois avec moins de 500g de diverses choses. J'ai commandé autant depuis septembre à Teamasters. Le moment du thé est pour moi intime et privilégié, je souhaite qu'il le reste ; je l'aime ainsi. Si les conditions ne sont pas réunies, je m'en passe aisément. Je ne bois donc même pas de thé tous les jours !

Voilà ma pratique.

lundi 4 février 2008

L'horreur du monde

On aime les vieilles personnes. Si seules, si lentes et si perdues. Il n'y a plus beaucoup de vieux messieurs au Luxembourg tels que les décrivit Genevoix mais Paris regorge de vieilles magnifiques. J'avoue les préférer le soir ou le samedi, à l'heure où les actifs font leurs courses, lorsqu'elles passent en revue les étals, intégralement, sans envie mais l'oeil vif. Leur visage arbore une douceur inexpressive, si inexpressive qu'elle pourraient aussi bien s'effondrer dans la seconde, terrassées par la confusion, que jouir in petto de faire chier le monde. Il ne faut pas s'y tromper : l'étincelle du regard ne laisse aucun doute sur leurs intentions profondes, vengeresses et obstinées. Pendant ce temps, une queue d'une trentaine de personnes s'est formée derrière elles.

"Et ça, qu'est-ce que c'est ?
- Une tarte aux poireaux.
- Non, pas de poireaux. Et ça, qu'est-ce que c'est ?
- C'est fourré à la frangipane avec une pointe de fleur d'oranger.
- Mouais, j'aime pas bien ça, la fleur d'oranger... Et ça, qu'est-ce que c'est ?
- Euh... un croissant."

Dois-je être puni d'avoir ri ? Au fond, j'ai le choix de ne pas faire partie de ce monde qu'elles emmerdent si joliment. Se faire emmerder n'est, la plupart du temps, qu'une attitude mentale. Je préférerais rire avec elles.

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Fatigué par un mois d'insomnies (non Lionel, ce n'est pas uniquement de ta faute !) et par un projet au boulot dont je ne vois pas l'issue, j'ai posé ma journée. J'aime goûter de temps à autre l'illusion de l'oisiveté.

Dans l'idée de peaufiner la déco de mon appartement, je suis allé faire un tour ce matin au BHV. Pour ne pas imiter les retraités, je n'ai pas attendu l'heure de pointe et ai évité la cohue. J'en suis rentré déconfit ; si quelque âme entrepreneuse s'en sent la force, je crois qu'il est temps de révolutionner le marché des crochets d'embrasse.

N'étant pas d'humeur badine, j'ai soigneusement évité le magasin Homme. Toujours prétexte à fou rire, cet endroit vaut son pesant de Bai Hao. La dernière fois, un vendeur s'échinait à me vanter une chemise Kenzo couleur turquoise, il tenait à me voir repartir avec elle, probablement pour que ses reflets verdâtres sur ma peau déjà blême achèvent de me faire ressembler à un cadavre.

Le magasin est organisé par étages, au seuil desquels le thème est annoncé par une accroche saisissante : "Moi et les créateurs", "Moi et mon week-end", "Moi et mon costume", "Moi et mon jean"... La première fois, je n'ai pas compris de quoi il s'agissait : le jean de qui ? S. et moi fantasmons sur l'existence d'autres étages ("Moi et ma connerie") dont l'accès serait réservé aux meilleurs clients.

Les marchands n'ont en tout cas pas fini de flatter l'égocentrisme ambiant. Pourtant, n'est-ce pas faire preuve d'un égocentrisme plus acharné encore que de ne pas se laisser séduire, de refuser d'entrer dans le jeu et de se croire au-dessus d'un tout ça dépréciatif et indéterminé ? Déjà, l'égotisme du blogueur peut faire sourire. Réjouissons-nous d'une société où coexistent atrabilaires et suiveurs, on n'a jamais connu confort aussi sûr. Et maintenant, grâce à l'énergie d'un président-coq, les chiens sont les garants du bien-être tant des ours que des moutons, et assurent la sécurité du règne animal - le bonheur de tout le monde.

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Le Monde, qui a décidé de ne pas nous épargner l'innommable. La page 6 de l'édition datée dimanche-lundi m'a laissé sans voix. Sur le cliché en haut de page, des irakiens, à la suite d'un attentat, se pressent autour de débris humains pour les photographier. On voit clairement, au premier plan sur le sol, une tête, une tête humaine séparée de son corps. J'ignore si l'horreur vient davantage de ces restes sanglants que de l'empressement mis par les témoins à les photographier. Je n'ai pas lu l'article. On me dira que l'abomination est dans la guerre, dans les attentats-suicides, dans la manipulation de ces femmes-bombes par les intégristes, non dans la photo elle-même. Peut-être. Je sais seulement qu'en allant voir Frontière(s), je devine à quoi m'attendre ; en ouvrant le journal, je me confronte aux repères brouillés d'un monde auquel il m'est cette fois impossible de me soustraire.

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Je savais ce qu'il me fallait aujourd'hui : la Beauté Orientale Parfaite (en tout point) de Teamasters. Hélas, j'ai encore oublié de préciser à Stéphane d'indiquer le code de l'immeuble sur l'adresse destinataire. Ma commande a fait samedi l'aller-retour depuis l'agence du transporteur. Maintenant, je ne la recevrai pas avant demain soir. Elle mettra plus de temps à m'arriver de Rungis qu'elle n'en a mis à atteindre la France depuis Taïwan.

Qu'à cela ne tienne, je me console avec un Bai Ye Dan Cong n°3.