jeudi 31 janvier 2008

Eclore


"Mon âme aux oeuvres délaissées,
Mon âme pâle de sanglots
Regarde en vain ses mains lassées
Trembler à fleur de l'inéclos."
Oraison - Serres chaudes.
M. Maeterlinck

(Où l'on apprend en particulier que l'âme de Maeterlinck avait des mains. Je doute que la mienne en ait, même de "frêles mains de cire" ainsi qu'il est indiqué plus loin dans ce poème. À vrai dire, ai-je seulement une âme ? Des mains, ça, oui.)

mercredi 30 janvier 2008

mardi 29 janvier 2008

La Conne en cheveux

Il m'arrive de manger bio. Je n'en fais pas un métier : je mange bio quand j'ai le choix, jamais au déjeuner, en général lorsque je dîne seul chez moi, c'est-à-dire rarement plus de deux fois par semaine. Quel intérêt ? Aucun - sinon de permettre à mes amis de se moquer gentiment de moi et de varier un peu mon alimentation. Car certains produits des supérettes bio ne se trouvent pas ailleurs. J'ai une inclination pour le tartare d'algues, le tofu fumé, les graines de brocolis ou d'alfalfa germées et la purée d'amandes complètes. Surtout la purée d'amandes complètes : c'est riche, mais Dieu que c'est bon... 

Je me fais donc une joie d'explorer de temps à autre les magasins bio du quartier. Il existe pourtant une engeance qui m'en détournerait presque. Chaque fois que je mets le pied dans ces boutiques, je tombe sur l'une de ses représentantes. Cette catégorie de personnes, c'est la conne en cheveux.

Je ne veux pas dire que toutes les femmes en cheveux sont des connes, loin de moi cette idée. D'ailleurs, selon le Petit Robert, cette expression désuète signifie simplement "nue-tête" : la majorité des femmes sont en cheveux de nos jours, et qui oserait insinuer que la majorité des femmes sont des connes ? Ouh la la, certainement pas moi ! En revanche, dans mon esprit, "en cheveux" suppose un aspect négligé très caractéristique du cheveu de la conne en cheveux. Inversement, on doit pouvoir trouver des connes aux cheveux admirablement lissés et soignés, mais celles-ci semblent préférer Monoprix. Non : je veux simplement dire que le cheveu est la seule marque tangible permettant de soupçonner à vue qu'on a affaire à la conne en cheveux

Enfin, il doit exister sur terre des cons en cheveux. Je les devine cachant leur calvitie galopante sous une casquette de base-ball, avec une queue de cheval pour faire illusion - mais les clients des supérettes bio sont souvent des clientes et l'honnêteté m'oblige à reconnaître que je n'en ai jamais rencontré, ni chez Naturalia, ni chez Biocoop.

Filasse, ébouriffé, hésitant entre bouclette et simple ondulation, lâché en hiver, remonté en un malheureux chignon débordant l'été, le cheveu de la conne en cheveux est tout un poème. Mais pour identifier fermement la conne en cheveux, on ne peut se fonder sur aucun autre détail de son apparence ; j'en ai croisées de grandes et de petites, de tous âges, j'en ai vues des blondes, des brunes, vêtues d'un tailleur strict ou perdues dans une ample tunique hippie, anodines ou magnifiques, toujours en cheveux. Naturellement, la conne en cheveux hante les épiceries bio ; elle fait attention à son alimentation, mange des graines et des légumes verts (avec plus d'assiduité que moi), par conséquent on n'en croise jamais d'obèses. En dehors de ces indices, aucun signe distinctif.

J'aime me reculer pour embrasser tout un rayon du regard. La conne en cheveux s'interpose, ne s'excuse jamais et me bloque l'accès au produit que je venais de repérer pendant une minute minimum. Ses paupières papillonnent. Si elle est myope, elle semble refuser toute forme de correction. D'ailleurs, si elle pousse un chariot, il roulera sur mes chaussures ; si elle porte un panier, il heurtera mes mollets.

La conne en cheveux apprécie beaucoup de jouer avec la balance des fruits et légumes. Quand elle ne se souvient plus du numéro sur lequel appuyer (54 pour les poires, 28 pour les tomates), elle passe en revue chaque touche en espérant reconnaître le dessin correspondant à la denrée qu'elle convoite. Mais elle confond le kiwi et l'oignon, repart en rayon relever le numéro - ce faisant laisse tout en vrac sur le plateau... quand elle n'oublie pas tout bonnement de peser, ce dont elle se rend compte à la caisse, surtout les jours d'affluence afin d'optimiser le nombre de personnes à faire patienter.

La conne en cheveux aime essayer les échantillons gratuits disposés près de l'entrée. Quand on lui fait remarquer que ces échantillons sont limités à un par personne afin d'éviter les abus, elle prend la mouche, peste, devient teigne ("Je ne vous agresse pas, madame, j'explique !") et prend à témoin tout le magasin, qui la hait depuis déjà un bon bout de temps.

Lorsqu'elle ne trouve pas un produit, au lieu de demander à l'employée qui évolue dans les rayons, elle préfère faire la queue, arriver en caisse, faire passer deux ou trois achats pour bloquer ladite caisse, poser la question à la caissière qui lui indique aimablement où trouver ce qu'elle cherche, et disparaît dans le magasin pour un temps indéterminé, laissant la personne suivante (moi, en général) déconfite et fébrile.

Un jour, G. et moi sommes tombés sur le plus beau spécimen qu'on puisse imaginer. Devant le rayonnage des oeufs, je lance à G. : "Tiens, des oeufs ; est-ce qu'il nous faut des oeufs ?" Et la conne en cheveux, qui se trouvait à deux pas et ne me connaissait ni d'Eve ni d'Adam, de me répondre, me fixant droit dans les yeux, l'air grave et pénétré : "Mais je ne veux pas d'oeufs, je veux des biscottes..." 

Car la conne en cheveux est le nombril du monde. C'est d'ailleurs l'unique raison pour laquelle, ce monde, sous des prétextes écologistes, elle espère le préserver.

Appel urgent

Ma copine Ch., jeune femme sérieuse, la trentaine, bien sous tous rapports, recherche en urgence une chambre à louer près du centre de Nice où elle travaille une semaine sur deux (tribunal administratif), en colocation, pas trop chère, environ 300 euros. Paiement cash et ponctuel.
Me contacter si vous avez vent d'un plan quelconque.
Merci !

lundi 28 janvier 2008

"No Country for old men" - Joel & Ethan Coen

Mélange de thriller et de western, le dernier film des frères Coen, adapté de Cormac McCarthy, m'a secoué. Tous les mythes de l'Amérique sont convoqués pour un grand festin macabre, diablement efficace. D'abord les paysages, les espaces désertiques à perte de vue du Texas et du Nouveau Mexique sur lesquels la mort n'en finit pas de rôder. Les personnages archétypaux sont aussi de la partie : le vieux shérif fatigué, le tueur psychopathe qui manifeste un sens très particulier de l'honneur, le brave type qui met le doigt dans l'engrenage, l'épouse aimante, la confidente... Tous ces ingrédients sont au service d'une idée maîtresse, qui soutient un bon pan de la littérature et du cinéma, profondément pessimiste et romanesque : la pérennité du mal.

S. a quitté la salle en colère, nauséeux, écoeuré par une telle complaisance dans la noirceur. J'en suis sorti planant, les pupilles dilatées, comme après un shoot de cinéma pur piqué directement dans l'oeil.

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La veille, j'étouffais tout en haut de l'amphithéâtre de l'Opéra Comique. La tiédeur d'un Cadmus et Hermione plan-plan ne suffisait pas à me rafraîchir. Je n'éreinte pas le spectacle, on y rit parfois et l'ensemble est agréable à regarder, notamment grâce aux costumes. Je veux bien oublier les voix un peu limites et la direction mollassonne. La scénographie, réalisée avec des techniques d'époque, fonctionne admirablement. Les bougies du proscenium, bien que doublées par un éclairage électrique "traditionnel", contribuent à l'atmosphère. Mais je peine à saisir l'intérêt du parti-pris.

À vouloir retrouver la prononciation du français du XVIIème siècle, on entrave la spontanéité. Là où la musique a conservé une modernité - en fait une éternité - dans son pouvoir émotionnel, cette diction d'un autre âge (Laissésse-moué ma douleur, j'y trouve des appasses...) détourne de l'histoire, de ses personnages héroïques ou drolatiques et des rebondissements de l'intrigue. Prononcer les consonnes finales rend le français sifflant et désagréable. J'avais l'impression qu'en singeant ma langue, on m'interdisait l'accès au premier degré d'un spectacle qui, sans cela, m'aurait ravi. Le combat pour l'authenticité à tout prix était par ailleurs perdu d'avance, puisque même sur instruments d'époque, la musique est toujours jouée ici et maintenant...

Cette production est le revers du film des frères Coen. Ici, on reproduit (un spectacle baroque français) avec un sens étriqué de l'authenticité. Là, on revisite (les mythes et l'histoire du cinéma américain) pour (les) porter au plus haut degré d'incandescence.

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On peut toujours tout ramener au thé, de manière artificielle et plus ou moins tirée par les cheveux. Ce débat entre authenticité figée ou transcendée me rappelle un récent commentaire de Flo, qui se demandait "si les chinois se prennent autant la tête que nous" à propos de leurs thés.
Le gong fu cha vise à exprimer le meilleur d'un thé et s'inscrit dans une tradition du geste. Quand je bois le thé, qu'est-ce que je fais de cette histoire qui n'est pas la mienne ? Faut-il chercher à se l'approprier ? Qu'est-ce que nous sommes en train d'inventer, qu'est-ce que nous subissons ? Les chinois ont une cinquième saveur non classifiée par les occidentaux ; qu'est-ce que je bois en buvant leurs thés ? Et aussi : y aurait-il un intérêt à vouloir retrouver le thé exactement tel que dégusté par Lu Yu ? Plus modestement, je doute qu'une théière vieille de deux cents ans donne la moindre idée du thé qu'on buvait en 1800. Et aussi : quelle est la part d'exotisme dans les dégustations ?

Autant de questions que je ne me pose JAMAIS. 

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J'ignore qui sont les frères Coen du thé. J'imagine qu'on trouve à Taïwan et en Chine continentale des producteurs qui s'attachent à réinventer, avec autant d'audace que de savoir-faire, à chaque récolte, ce qu'est un bon thé.

Image pour A.


samedi 26 janvier 2008

My beautiful laundrette

J'aime la laverie. Je ne veux pas, pour le moment, de machine chez moi. D'abord, je n'ai à m'occuper que de mon propre linge, ce qui m'autorise à y aller au rythme raisonnable d'une fois toutes les deux semaines. Ensuite, cela me dispense d'avoir ma salle de bains encombrée de linge étendu. Enfin, c'est l'un des rares endroits où j'ai l'impression de partager quelques instants de l'intimité de gens que je n'aurais l'occasion de rencontrer nulle part ailleurs. Je n'ai pas encore résolu la question de savoir s'il s'agit de curiosité malsaine ou de profond attachement pour mes contemporains. Sans en être certain, je penche pour la première option.

Aujourd'hui, une vieille fouineuse et deux étudiants japonais ont discuté en attendant un dépanneur, près de la centrale qui ne rendait plus la monnaie.

L'autre jour, je lisais assis entre les machines un papier des Inrocks sur Devendra Banhart, en écoutant Les Sept dernières paroles du Christ en croix sur mon iPod. Me voyant lire ce magazine, un homme m'a abordé. Il égrenait les noms d'obscurs groupes de rock français du début des années 90, je n'en connaissais aucun et ai rapidement mis fin à la conversation. Il portait un survêtement gris sans âge et s'exprimait avec peine, la bouche empâtée, comme sous l'emprise de drogues que je n'identifiais pas, illicites ou médicales. Je lui donnai la quarantaine.

Plus tard, il me demanda de l'aider à plier son linge sorti du séchoir. La dame assise à côté de moi avait refusé ; j'ai accepté, touché par son embarras. Nous avons d'abord plié un drap blanc. Puis il sortit un torchon de la machine. Il me l'a montré : c'était une sorte de trombinoscope que son fils et ses camarades avaient fabriqué des années plus tôt en maternelle. Les élèves de l'école s'étaient dessinés, et tous les dessins furent imprimés sur du coton, comme des vignettes accompagnées du nom de chaque enfant. Il mit trois bonnes minutes à retrouver l'autoportrait de son fils Léo. Il riait, et disait, avec cette articulation toujours difficile, que son fils, qu'il ne voyait plus que rarement, n'avait pas beaucoup de talent artistique. Je plaisantai aussi en répliquant que cela se voyait ! Pendant que nous repliions une housse de couette, je vis qu'il était en train de se pisser dessus. Un drap, une housse de couette et un torchon : il avait probablement souillé sa literie et se souillait maintenant debout.

Je n'ai rien dit. Il m'a serré la main en quittant la laverie, tout sourire à mon égard. La dame qui avait refusé de l'aider souriait aussi. Elle n'avait rien remarqué. Elle me lança : "Elle sera bien chanceuse, la femme qui aura le plaisir de vous rencontrer". Puis elle se leva et pataugea dans la flaque, devant les séchoirs. Qu'est-ce que j'aurais pu faire ? Je n'aurais pas supporté d'entendre cette dame exprimer une once de mépris pour cet homme, qui ramera probablement toute sa vie pour retrouver une dignité perdue.

Cet homme, je ne peux pas dire que je le connaisse ; pourtant il me semble bien l'avoir rencontré. Récemment, l'auteur de l'un de mes blogs préférés m'écrivait que, de passage à Paris dans quelques semaines, il retrouverait probablement à la Maison des Trois Thés d'autres blogueurs et que je serais le bienvenu si je souhaitais me joindre à eux. Cela m'a donné à réfléchir, car mis à part avec S., qui me réclame régulièrement une tasse (aujourd'hui un Milan Xiang), je bois seul en général. Et si la laverie m'offre quelques instants d'humanité, j'ai soudain réalisé que le thé ne m'avait jamais fait rencontrer personne.

Inversement, il paraît très difficile pour les gens de ma connaissance de me rejoindre dans cet intérêt pour le thé. Le gong fu cha, souvent, ennuie. Loin de l'image de convivialité de cette boisson, pour ma part, les meilleurs thés dont j'ai le souvenir sont des thés que j'ai bus seul et ceux que je fais pour les autres ne me paraissent jamais si réussis.

Confusion des genres

C'est vrai, quoi : de nos jours, comment savoir ?


http://www.tetesaclaques.tv/video.php?vid=321

mardi 22 janvier 2008

Le beau, le brut et l'inutile

L'utilisation de cet objet pour le thé gong fu présente deux inconvénients :
- malgré les proportions imposantes du réceptacle, le diamètre utile est réduit par rapport aux dimensions d'un plateau en bambou classique ;
- la grille supérieure n'est pas plane : les deux baguettes principales qui la structurent dépassent d'un millimètre, théière et pot y reposent de façon instable. D'ailleurs, le bois ayant joué, la grille est maintenant inamovible...

J'ai dégoté ce truc dans une boutique près du Friendship Store de Pékin en octobre 2006. D'après la tenancière du magasin, le corps est constitué d'une unique pièce de bois. Une couche de vernis si épaisse et opaque empêche de s'en assurer. Au fond cela n'a aucune importance, sauf peut-être pour certains lecteurs traumatisés de La Coupe d'or, de Henry James. En attendant, je n'utilise quasiment jamais ce plateau (ou ce bateau, ce saladier, cette bonbonne, je ne sais pas comment l'appeler). Du moins pour le thé : ce morceau de bois d'un brun très sombre, presque noir, met en valeur tout objet qu'on y pose. Et cette belle demi-sphère trône dans mon salon, nue ou surmontée d'une théière ou d'une tasse.

Calyste se demandait récemment quels objets lui tenaient particulièrement à coeur. Celui-ci n'a pour moi aucune utilité ni aucune valeur sentimentale. Pourtant, si je devais partir sur une île déserte, peut-être l'emporterais-je : je suppose que sa forme le rend apte à la flottaison et qu'on pourrait en tirer quelques expériences de physique amusante.

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J'ai parfois des satisfactions un peu minces : ce soir, mon thé m'a plu. Un Dong Ding n°8 de la Maison des Trois Thés. Christophe l'évoquait à la fin de son article en date du 3 décembre dernier. La première fois, il m'avait ébloui. Puis, confiant, je n'ai pas soigné mon approche et manqué les deux gong fu suivants. De simplement délicat la deuxième fois, il était devenu insipide et plat la troisième : totalement raté. Ce soir, à ma quatrième tentative, j'ai retrouvé le plaisir de sa découverte.

Je ne fais pas une montagne de rater un thé. Cela m'arrive assez souvent. Même les thés de grande qualité, censés supporter les pires traitements, peuvent ne pas se relever des miens. Je ne suis pas appliqué et il m'arrive de négliger les fondamentaux - par curiosité, comme ça, pour voir, pour éprouver les règles, ou par paresse et négligence. Je n'ai jamais utilisé ni thermomètre, ni balance. Je privilégie une approche lente et intuitive. Partiellement raisonnée, dans le sens où je mémorise l'ordre de grandeur des paramètres et les corrige au besoin la fois suivante, mais essentiellement instinctive. Je ne veux pas m'escrimer avec le thé, je ne veux pas d'un thé laborieux, je préfère un thé qui ressemble à mon humeur.

lundi 21 janvier 2008

L'ombre de la baleine

"Attention ! l'ombre des grands voiliers passe sur les dahlias des forêts sous-marines ;
Et je suis un moment à l'ombre des baleines qui s'en vont vers le pôle !"

Cloche à plongeur - Serres chaudes.
M. Maeterlinck